Il est jeune et beau, jovial et sympathique, avec un corps élancé dont la finesse et la souplesse se lisent dans la présence et la posture. Il s’appelle Dorine MOKHA. A l’origine son prénom s’écrit Doryn. Mais à force de le lire Dorine, il a adopté cette forme féminisée qui ne lui déplaît pas. Il est né le 19 novembre 1989, à Lubumbashi, en République Démocratique du Congo. Après son baccalauréat latin-philo en 2008 et sa licence en Droit économique et social à l’Université de Kisangani, en 2013, sa passion pour l’Art a pris le dessus et lui a ouvert de nouvelles portes. Découvrons le portrait détendu de notre artiste Dorine !

Dorine MOKHA dans une performance

Le parcours

  • Formation artistique (début en autodidacte et participation à divers ateliers) ;
  • Critique visuelle avec Petna Ndaliko et Chérie Rivers Ndaliko (RDC & USA, 2018), organisée par Yole Africa, Goma et Université de Nottingham ;

  • Production artistique avec Patrick Mudekereza (RDC, 2017), organisé par MODZI ARTS, Lusaka ;

  • Danse contemporaine (contact, improvisation, composition et recherche, de 2009 à 2015), sous la direction de Desire Davids (Afrique du Sud, 2015), Panaibra Canda (Mozambique, 2015), Faustin Linyekula (RD Congo, 2010, 2012 & 2014), Papy Ebotani (RD Congo – 2010 & 2013), Boyzie Cekwana (Afrique du Sud, 2012), Sylvain Prunenec (France, 2012), Andreya Ouamba (Congo/Sénégal, 2012), Ula Sickle (Canada/Belgique, 2010), Hafiz Dhaou (Tunisie/France, 2009), organisé par les STUDIOS KABAKO, Kisangani ;

  • Improvisation théâtrale avec Clara Bauer (Argentine/France, 2011), organisée par les Studios Kabako ;

  • Ecriture théâtrale avec Papy Mbwiti (RD Congo, 2012) et initiation au cinéma avec Moïse Lomande (RD Congo, 2011), organisées par l’Espace culturel Ngoma, Kisangani.

Le choix de la danse comme mode d’expression

Comme pour beaucoup de Congolais, j’ai fait la rencontre de la danse très jeune, je dirai avant mes trois ans. Au début c’était quelques pas de danse copiés en regardant la télé puis exécutés en famille et dans les fêtes. Cela m’a permis d’apprendre le ndombolo, différentes danses traditionnelles congolaises et urbaines. À partir de 2001 et jusqu’à 2007, avec des amis j’ai co-créé et dansé dans les groupes Aaliyouh et Baby Boys, expérience qui m’a poussé à composer des chorégraphies originales. C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser aux codes de la danse classique et à diverses démarches chorégraphiques en danse contemporaine. Depuis 2008, j’évolue comme professionnel et développe ma propre écriture chorégraphique, un processus largement soutenu par les Studios Kabako. Au-delà de cette histoire de mémoire, la danse, pour moi, est aussi et surtout une histoire de rébellion. J’ai toujours été assez efféminé et les encouragements reçus lorsque j’étais enfant n’ont pas tardé à devenir de l’intolérance et du rejet lorsque je suis devenu adolescent.

 »Danser m’a sauvé la vie »

Un danseur efféminé et potentiellement gay ce n’était pas ce que les gens voulaient voir sous les projecteurs ; j’aurai pu alors arrêter la danse, mais j’ai continué et depuis, j’ai dû me battre. Cette rébellion dansée est devenue aussi une thérapie, une réponse salvatrice aux abus, attaques, blessures que subissaient mon corps. Danser m’a sauvé la vie, m’a sauvé de la dépression et des crises suicidaires, et entre-temps c’est aussi devenu une profession. Mais, même à ce stade, je tiens encore à ce que cela serve des causes plus grandes que ma propre survie. Il est pour moi capital que ma voix compte et qu’elle soit l’une de celles qui écrivent l’histoire et la racontent.

Les épreuves endurées

Vous savez la République Démocratique du Congo, mon pays, est un beau pays, culturellement et géologiquement très riche, mais il a connu tellement d’abus, d’injustices, de guerres, de dictatures, tellement d’épreuves dont j’ai aussi hérité en tant que citoyen congolais. Au-delà de ça, j’ai toujours été efféminé ce qui m’a fait subir toute sorte d’abus et discriminations, et ça depuis ma tendre enfance. Je suis artiste et donc je pratique l’une de professions les plus négligées de mon pays. J’utilise mon art pour dénoncer les abus et les injustices au-delà de la beauté qu’il peut exprimer, ce qui est dangereux dans ce contexte où la liberté d’expression est encore un mythe. Je suis l’un de rares Congolais ouvertement gay et vivant encore dans le pays. Je suis engagé pour la cause LGBT [Ndlr : lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres], ce qui fait de moi la cible de menaces de mort, de viol et d’autres attaques homophobes. Alors s’il faut parler d’épreuves, disons que j’en ai connues de tous genres. C’est difficile, mais tout ça m’a rendu fort. Comme on le dit : « Ce qui ne tue pas rend plus fort. »

La différence dans la démarche chorégraphique

A mon avis, il y a plusieurs éléments qui marquent la différence de ma démarche chorégraphique. Être un homme ouvertement gay et vivre dans un pays aux traits homophobes me rendent attentif aux problèmes actuels et sensible à toutes les injustices. Je danse et exprime ce dont mon corps se rappelle, ce qui lui donne un caractère autobiographique. Elle est aussi hybride et expressive. Quoi d’autre ? Je suis un danseur chorégraphe qui a eu une expérience non négligeable dans l’écriture pour le théâtre, la musique, le cinéma et des revues littéraires, et cela peut se remarquer dans mon fréquent usage de ma plume et de l’oralité en parlant et plus récemment en chantant aussi.

« Mes créations ont un caractère autobiographique »

La danse toute seule m’intéresse moins qu’avant ; je la veux à la rencontre des autres arts et à la recherche de nouveaux formats. C’est comme ça qu’on la retrouve dans plusieurs projets expérimentaux et multidisciplinaires, des caractères qu’on peut apercevoir aussi dans mes propres créations. Mais aussi mes créations ont souvent un caractère autobiographique. J’aborde beaucoup des thématiques sociales et politiques, et en croire les critiques dans la presse et mes paires, ma danse est portée par un corps faisant preuve d’une grande flexibilité. Ils disent que mes créations sont savamment conçues, que j’ai une forte présence scénique. Le journal français Le Monde va jusqu’à me qualifier d’« époustouflant danseur à l’insolence des griots ».

Des activités menées en RDC

En tant qu’artiste, mes grandes activités en RDC incluent la conception, le développement et la réalisation de divers projets culturels (ateliers, conférences, rencontres…) et créations artistiques dont les thématiques sont souvent socio-politiques allant des sujets tabous et personnels tels que l’homosexualité à ceux politisés comme la corruption et le pillage de nos richesses minières par les multinationales. Grâce à un réseau assez solide au niveau national, mon travail a déjà été montré dans les grandes villes du pays : Lubumbashi, Kisangani, Kinshasa, Goma, et j’espère élargir cette liste très bientôt. En tant qu’activiste, j’ai déjà eu à mener, à co-initié diverses activités pour la cause LGBT en salle comme en ligne et/ou à y participer. Je travaille en ce moment sur quelques projets en collaboration avec des organisations LGBT et associations citoyennes du pays. Et avec ART’gument Project, association active depuis 2014 dont je suis co-fondateur et co-directeur artistique, nous avons déjà monté et réalisé plusieurs dizaines de projets d’éducation artistique et philanthropiques.

Un projet à cœur ?

Je dirais sans doute ma trilogie autobiographique Entre deux. Créée sur une période de huit ans, cette trilogie m’a permis de définir, d’affiner ma démarche artistique et même de sauver ma vie. La première partie Entre deux I (juin 2013) parle de mon refus d’une carrière de juriste pour continuer à danser. Dans la deuxième partie Entre deux II : Lettre à Guz (octobre 2015), j’adresse une lettre ouverte à l’auteur et aux complices de l’une des tentatives de viol dont j’avais été victime quand j’avais dix ans. Et dans la troisième et dernière partie Entre deux III : Testament (janvier 2020), je réagis au chemin difficile et dépressif qui m’avait conduit à accepter ma propre sexualité et lutter contre l’homophobie. Ces trois différentes œuvres ont été montrées dans une dizaine de villes en RD Congo, Zambie, Mozambique, Burkina-Faso, Allemagne, Suisse et France. Cette année, cette trilogie a aussi donné naissance à deux projets synthétiques 3, 2, 1…Entre deux ! (Performance) à retrouver à la Biennale de Berlin 2020 et Voyage ENTRE DEUX (Cinéma-Danse) à voir dans une grande exposition au Musée National Thyssen Bornemisza à Madrid en octobre.

Conseils aux jeunes qui voudraient faire de la danse

Tout d’abord je vais rappeler quelque chose : « Il n’est point de sot métier ». Comprendre cela permet de donner de la valeur à son art et à sa qualité de créateur. Pour le reste, chers jeunes, assurez-vous que c’est vraiment ce que vous voulez faire. Il ne faut ni suivre la masse, ni forcer le talent. Apprenez tous les jours en pratiquant, demandez conseil et allez voir les spectacles en ligne ou en salle des autres : c’est la meilleure école pour l’artiste ! Développez votre sens critique, ne copiez pas les aînés, créez ; soyez vous-mêmes, exprimez-vous, définissez et raffinez votre propre style ; soyez en bonne santé mentalement et physiquement ; soyez disciplinés, expérimentez, organisez-vous (planning, agenda, projets…), et surtout dansez, encore dansez, encore et encore.

Un autre passe-temps en dehors de la danse ?

L’écriture est mon autre passion à part la danse. En effet, je ne suis pas juste danseur et chorégraphe. J’écris souvent pour la danse, le théâtre, la musique, le cinéma et des revues littéraires. Mes passe-temps favoris incluent : composer de la musique, lire et écrire, marcher, écouter la musique, aller au théâtre et au concert, visiter les musées et expositions, prendre un verre avec des très bons amis, discuter avec d’autres artistes, regarder des films et documentaires en ligne…

Pourquoi ces passions et pas d’autres ?

Ils me semblent plus instructifs que d’autres, ils m’apportent quelque chose de plus et répondent à un besoin personnel. Par exemple, cela fait dix ans que je ne regarde pas la télévision ; tout ce que je regarde est soit live (vivant) soit en ligne à la demande. Je me nourris donc de ce dont j’ai besoin, rien de plus, rien de moins.

Qu’est-ce que tu n’aimerais jamais qu’on te demande de faire ?

(Pas de réponse)

Que conseillerais-tu de façon spontanée à quelqu’un qui vient te dire qu’il s’ennuie ?

(Pas de réponse)

Les trois mots de l’invité (l’invité nous donne trois mots de son choix et nous dit pour chaque mot, le mot qu’il lui inspire)

  • Je – Moi
  • Amour – Humanité

  • Liberté – Pouvoir

  • Les trois mots de la Rédaction (la Rédaction propose trois mots à l’invité qui dit instantanément à chaque mot le premier mot qui lui vient à l’esprit)

    • Femme – Mère
  • Sexe – Sexualité

  • Solitude – Moi

  • Une personnalité-repère, un modèle ?

    Ils sont nombreux, mais en tête de la liste il y a le chorégraphe, danseur et metteur en scène congolais Faustin Linyekula. J’aime déjà le fait qu’il se présente comme un raconteur d’histoires et que pour lui l’artiste est d’abord et avant tout un citoyen, en plus de son travail dont l’engagement et l’approche sont une école pour moi.

    Que retenir de toi quand tu ne seras plus de ce monde ?

    Après ma mort, je souhaiterais que les gens retiennent que toute ma vie j’ai cultivé l’amour et la tolérance autour de moi ; que je me suis battu contre les injustices ; que j’ai utilisé mon art pour être une voix pour les autres et pour moi-même ; que j’ai rêvé d’un Congo meilleur et j’ai contribué à mon niveau pour son développement durable ; et que j’ai risqué ma vie pour pouvoir vivre ma vérité, être fier et accepté qui j’étais.

    Si après la mort, tu devrais revenir encore au monde et que tu avais cette fois la possibilité de choisir ton sexe, reviendrais-tu avec le même sexe ou changerais-tu de sexe ?

    Pourquoi ? Non, je ne le changerai pas. Je suis bien dans ma peau. Je suis un homme qui aime sa part féminine, qui s’aime et qui a su trouver la force d’accepter sa sexualité dans un contexte hostile aux différences. Personnellement, je ne pense pas qu’avoir un autre sexe dans une vie rendrait ma vie meilleure. Une vie meilleure est dans laquelle on apprend à tirer le meilleur de soi et rendre meilleurs ceux qui nous entourent.

    S’il y avait un message particulier à adresser à quelqu’un, à qui penserais-tu en premier et quel serait ce message ?

    A mon père : « Papa, je ne serai sûrement jamais le fils aîné dont vous avez toujours rêvé, mais je peux vous promettre que je serai toujours un fils aimant ; je vous aimerai autant que j’aimerai maman et tous mes frères et mes sœurs, inconditionnellement et sans réserve. Nous nous sommes déjà infligés tellement de blessures, laissons-les guérir et laissons l’amour triompher. Merci pour tous les sacrifices et l’éducation, je vous en serai éternellement reconnaissant. Votre fils qui vous aime. »

    Un beau portrait détendu, n’est-ce pas. Merci Dorine !

    Propos recueillis par MINGA S. Siddick