Jiribakôrô, une jeune organisation de la société civile malienne vient de publier une lettre ouverte au président de la République française. Nous vous livrons in extenso, le contenu de cette lettre. Bonne lecture !

                                                                     A Monsieur le président de la République française, Emmanuel MACRON

 Monsieur,

Des éléments funestes ont fortement marqué l’histoire récente de l’Afrique en général et du Mali en particulier. Ils partent de la domination coloniale imposée par la force des armes après les vaillantes luttes de résistances nationales.

Au nom de la fameuse entreprise humanitaire de civilisation par le feu et par le sang, des nations ont été brisées, réduites en cendre. On assista à la négation systématique de toutes les formes de culture de chez nous. Quel passé sombre ! À présent, on aurait voulu l’oublier si seulement le pire était évité et les crimes regrettés de la part des bourreaux.

JIRIBA KORO est une initiative de la société civile malienne pour soutenir la lutte pour la liberté, la démocratie et le respect de la dignité humaine. À ce titre, il est de notre devoir de nous interroger sur la problématique de ces valeurs qui sont sérieusement menacées par l’inconstance et l’arrogance de la nouvelle politique française.

Cette politique est le prolongement du régime colonial français dont les séquelles sont plus que dévastatrices. Cinquante huit (58) ans, après notre indépendance ces pratiques insalubres, surannées, courent encore dans le sillage de notre quotidien, en violation flagrante des principes qui conditionnent les relations entre les États. Loin d’être une coïncidence, c’est plutôt une volonté accrue de barbarie infligée à des peuples par une puissance étrangère. C’est donc une passion, la plus pénible de toutes, qui se transmet de génération en génération toujours plus fidèle à la nouvelle politique française déjà en place sous le règne du Général de GAULLE.

Cette politique a été dévoilée au grand jour par la voix du Général de GAULLE, lors de la conférence tenue à Brazzaville en 1944 en ces termes : « Quant aux territoires coloniaux, il ne saurait être question du self-gouvernement même dans un futur lointain et la France poursuivra cette politique de refus avec détermination. »

Pour légitimer cet état de fait, les autorités successives de la France instrumentalisent toute sorte de désordre dans nos pays sous prétexte que « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Par aliénation mentale, beaucoup de nos frères cautionnent l’agression coloniale dans la confusion et dans l’ignorance de la quête loyale d’intérêts. Si l’on peut se permettre tout, pour le seul motif de préserver ses intérêts, il va de soi qu’on accepte tout d’un oppresseur, différent d’un partenaire. Contrairement à ces aliénés mentaux, Monsieur le président, vous en êtes conscients car nous nous souvenons encore de votre visite officielle de soixante douze (72) heures en novembre 2017 à Ouaga où vous avez annoncé « la fin   de la politique africaine de la France » en ces termes : « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France comme d’aucuns le pensent. Parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France. » Est-ce là une ruse pour esquiver le débat du fond sur cette politique ou une vision partagée avec les peuples africains ?

S’identifiant à une génération qui n’a jamais connu l’Afrique comme un continent colonisé, M. MACRON se refuse de toujours revenir sur les mêmes représentations des années antérieures. «  Il y a eu des fautes et des crimes, des combats, de grandes choses et des histoires heureuses. Mais ma conviction est que notre responsabilité n’est pas de rester dans ce passé », affirme l’actuel locataire de l’Elysée lors de son passage à Ouaga.

Nous sommes à la veille de la fête d’anniversaire du 22 septembre 1960. Cette date venait marquer la fin d’une longue période de domination, d’oppression et d’occupations étrangères combattues par l’action des masses populaires. Malheureusement, une indépendance des colonies est quelque peu attentatoire aux intérêts de celui qui se croit maître des colonies pour l’éternité. Pour l’application stricte de la directive de la nouvelle politique française, un coup d’état militaire de l’armée française contre le président Modibo KEITA a engendré la chute de la Fédération du Mali lors des événements du 19 au 20 août 1960 à Dakar. La première République en a subi un autre, le 19 novembre 1968, selon un rapport dans les archives de la défense nationale française.

Notre pays, le Mali, est devenu, aujourd’hui, un foyer de crise des éléments de l’entreprise terroriste Azawad, après l’effondrement de la Libye par l’assassinat du Guide de la révolution libyenne, Mohamar KATHAFI. Nous vous rappelons que votre prédécesseur, François HOLLANDE, avait justifié l’intervention des troupes militaires françaises en arguant que c’était d’une part  pour stopper l’avancée des terroristes et d’autre part, pour aider le Mali à recouvrer son intégrité territoriale, comme ce fut le cas, quand son pays était occupé par les Allemands. C’était l’épine dorsale de son allocution tenue à Bamako. À l’Elysée, le discours du gouvernement français pour justifier l’intervention armée au nord du Mali se fondait avant tout sur la lutte contre le terrorisme, présenté comme « menace qui pèse sur l’Europe et sur la France ». C’est pourquoi, le 16 janvier 2013, M. HOLLANDE affirme que «  la France n’aucun intérêt économique au Mali ». Que faut-il comprendre d’une telle déclaration de la part d’un chef d’État si ce n’est qu’il se reproche quelque chose qui fait plus peur que le mal qu’il prétend combattre. L’intervention finalement lancée suite à une décision unilatérale de la France, dans une forte contestation du peuple malien ne s’inscrit pas dans le cadre des résolutions de l’O N U. Six (6) ans après, nous, peuple du Mali souffrons de cette présence militaire inefficace, coûteuse et attentatoire à la souveraineté nationale. Elle devient une source d’insécurité structurelle.

Nous osons espérer que vous pourriez faire mieux en liant l’acte à la parole. Cela dit que nous nous rappelons votre propos quand vous avez dit que «  ce sera la fin d’une forme de néo conservatisme importée en France depuis dix ans » et que « la démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples ». Nous voulons, aussi, être débarrassés d’un tel fardeau par le retrait de vos troupes dont la présence devient aussi terrifiante que la république fantomatique de l’Azawad. Depuis juillet 2014, il y a eu un accord de défense que nos deux États ont signé. Nous vous précisons que le peuple malien de Kayes à Kidal, le rejette en bloc par son caractère barbare. Puisqu’il est de votre mentalité de n’agir que pour des intérêts, vous devriez savoir que nous n’avons pas le nôtre dans votre combine avec les groupes terroristes de MNLA. Quel est donc le vôtre  pour prêter main forte à ces organisations d’extrêmes violences qui occupent le nord du Mali ? Et pourtant la force française était sensée aider le Mali à recouvrer son intégrité territoriale. Que dire de cette attitude si Barkhane devient elle-même une force d’occupation ? Après ce rapport accablant de l’Organisation des Nations Unies (O N U) rendu public par le journal Le Monde Afrique, le mercredi 29 août 2018, qui évoque les actes terroristes, les trafics humains et de drogues des groupes signataires de l’Accord, quelle fut votre réaction ?

Pendant que le Mali sombre dans les ornières de l’Accord d’Alger 2015 signé dans l’incohérence, sans et contre le peuple malien, votre pays, la France, le brandit comme un document de paix pour le Sahel. Dans ce cas, pourriez-vous nous indiquer parmi les signataires, lesquelles des parties constituent une menace dans la zone ou est-ce tout simplement une menace de la France pour préserver des intérêts ?

Monsieur le président, on ne dicte pas à un peuple son devenir. Et nous savons que vos pratiques n’ont jamais imposé la paix mais la terreur. Vous avez soutenu à Ouaga sous les ovations des étudiants que « la France n’interviendra plus dans les programmes de développement sans que la jeunesse africaine ne puisse en bénéficier ». C’est vraiment paradoxal. En utilisant le paravent de l’O N U, vous avez réussi à imposer tout aux autorités maliennes en ignorant, le peuple qui est le référentiel suprême. Or vous devriez savoir qu’aucun peuple ne peut accepter d’être toujours humilié, de se sentir chaque fois sous domination d’une puissance étrangère d’un autre peuple, comme le disait le président Modibo KEITA.

A travers cette lettre ouverte nous nous adressons non seulement au peuple français mais également et surtout aux peuples du monde entier pour témoigner que les autorités françaises sont les premiers responsables de la crise au Mali. Nous   savons tous, sans aucun doute, que le Mali est plongé dans une guerre proxy qui tire son origine de l’époque coloniale. Aucun accord ne serait de taille à la résoudre. Tous les accords signés, par le passé, ont connu, sans exception, des blocages sans issue à cause de la nature et l’origine de la crise elle-même. Nous ne devons que notre gratitude à l’endroit des Françaises et Français qui apportent leur soutien remarquable à notre lutte. En espérant que le peuple français est un peuple soucieux de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, nous vous invitons à mettre la politique française au dessus de l’incohérence, l’inconstance et l’arrogance vis-à-vis des peuples africains.

                                                                                                     JIRIBA KORO

                                                                                                          Le porte-parole

                                                                                                          Siriki KOUYATE

Bamako, le 16/ 09/ 2018