Depuis la dernière résolution des Nations Unies autorisant une zone d’exclusion aérienne en Libye, avec les frappes des pays alliés qui ont suivi, pour neutraliser l’armée de Khadafi, on assiste à un véritable déchaînement de passions en Afrique. Hommes politiques, écrivains, historiens, journalistes, étudiants, disons en un mot tout le gratin de l’intelligentsia africaine, sortent comme par enchantement de leur hibernation pour s’émouvoir du drame en cours en Libye par la faute principalement de la France et des États-Unis d’Amérique.

A les lire, à les écouter, à les voir, je me perds dans tous mes repères ! Et je me demande dans quel monde finalement nous sommes aujourd’hui. Quel type d’êtres humains sommes-nous en train de devenir ?

Notre état de culture est-il en train de nous faire passer de la maîtrise de la raison pure à la subordination à la vive déraison ? Qu’est-ce qui compte le plus de nos jours, aux yeux de ceux qui se prévalent de la lumière d’une certaine intellectualité (pour ne pas dire d’un certain intellectualisme) : la morale ou l’intérêt ?

S’il y a au monde des droits à défendre, doit-on donner la priorité aux droits des pauvres, des opprimés, des exclus, des bafoués, des battus, des gazés, des matraqués ou aux droits des riches, des oppresseurs, des potentats, des privilégiés, des protégés ?

S’il y avait deux catégories de tueurs à condamner dans un pays, faut-il condamner d’abord ceux qui tuent expressément des innocents qu’ils considèrent comme des chiens, des rats, des cafards, des microbes, ou ceux qui tuent les tueurs d’innocents et qui, accidentellement, pourraient tuer d’autres innocents ?

A partir de quand doit-on, logiquement, condamner un acte criminel : quand il commence, quand il s’empire ou quand le criminel est en danger de mort ?

Avec toutes ces interrogations, j’avoue que non seulement je perds mes repères, mais je désespère de mon continent, l’Afrique, qui est en train de passer maître dans l’art du dilatoire, de la diversion et surtout de l’absurde. Parce que je n’arrive toujours pas à comprendre que les organisations africaines soient incapables de gérer les crises du continents et qu’elles n’aient pas honte d’accuser les autres de les ignorer quand elles s’ignorent elles-mêmes.

Où étaient-ils ces intellectuels africains qui aujourd’hui exploitent la confusion en Libye pour se faire entendre, quand, dès la mi-février déjà, au moment où la contestation s’organisait, le régime de l’éternel Colonel promettait l’enfer à tous ceux qui oseraient manifester contre lui ? Où étaient-ils quand les premiers morts tombaient sous les balles de l’armée du guide éclairé ? Aux premières heures de la contestation, les manifestants étaient-ils armés ? Y a-t-il en Afrique des pouvoirs qui doivent faire face à la contestation et d’autres qui ne méritent pas la moindre manifestation de mécontentement ? Pourquoi aucun chef d’État africain, aucune organisation africaine, aucun intellectuel africain n’a levé le petit doigt pour dire à Khadafi qu’il doit laisser son peuple s’exprimer ?

Pourquoi avoir attendu les effets, mêmes pervers, de la résolution 1973 des Nations Unies pour crier au loup et voir subitement l’impérialisme, le néo-colonialisme, la guerre des intérêts, la croisade des Occidentaux contre une nation souveraine ?

Tous ceux qui dénoncent l’ingérence aujourd’hui ne seront-ils pas les premiers à appeler au secours les “forces du mal” qu’ils sont en train de maudire si jamais dans leurs propres pays, une répression sauvage s’abattait sur eux de la part du pouvoir en place ? J’aurais compris que les hommes politiques pataugent dans cette forme de divagation qui est leur propre.

Mais que ceux qui se font passer pour des intellectuels prennent le plaisir de brouiller la conscience des nations et des peuples en défendant une mauvaise cause, moralement parlant, cela me perturbe. Surtout que personne parmi tous ceux qui fustigent l’intervention occidentale en Libye ne répond jamais avec précision à la question suivante : “Concrètement, qu’est-ce qu’il fallait faire pour épargner Benghazi du bain de sang qui était imminent ?” Ils divaguent et accusent sans preuve les forces coalisées de faire de nombreux blessés et morts parmi les populations civiles.

Voici, par exemple, un extrait de la lettre que Calixte Beyala, l’écrivaine française d’origine camerounaise, Calixte Beyala, a adressé il y a quelques jours, au Président de la Commission de l’Union Africaine, M. Jean Ping :

“Nous venons par ces mots vous demander qu’il soit mis immédiatement fin aux relations diplomatiques qu’entretiennent les pays membres de l’Union Africaine que vous présidez avec la France.

En effet, depuis deux jours les Africains sont victimes des massacres des populations civiles perpétrés en Libye par la France, pour des raisons fallacieuses et ce, malgré la désapprobation de l’Organisation que vous présidez.

Il est inadmissible, impensable  qu’un pays comme la France bombarde, tue  les populations Libyennes alors même que le mandat soi-disant donné par l’ONU ne comportait pas cette clause.

Il s’agit là pour le peuple Africain, d’une humiliation sans nom, d’une blessure profonde qui n’est pas sans rappeler les agissements de ce pays lorsqu’il s’agissait pour lui de mettre l’Afrique sous sa domination.

L’Afrique est aujourd’hui un continent indépendant. La souveraineté des Etats doit être respectée ; l’on ne saurait rester impassible face à une telle sauvagerie.

D’ores et déjà des soulèvements populaires sont prévus dans toute l’Afrique si jamais l’Union se refusait  de prendre ses responsabilités face à cette horrible agression. Une grève de la faim de nos élites est également à prévoir.

Nous comptons sur l’Organisation que vous présidez afin que soit mis fin, dans les plus brefs délais à ces assassinats de femmes et d’enfants innocents, à ce génocide moderne où les pays dits civilisés s’octroient le droit de tuer en toute impunité sous la couverture d’une ingérence humanitaire.”

Pour moi, cette lettre est l’expression de ce que je considère comme le pic de la mauvaise foi, le comble de la cécité et de la surdité intellectuelles.  Il est vrai qu’ils sont nombreux ceux qui, pleins d’aigreur contre l’Occident pour diverses raisons, profitent de tout pour démontrer, à travers des discours pas toujours lucides et rationnels, leur panafricanisme. Tous ceux qui sont morts politiquement ou médiatiquement veulent s’offrir la preuve qu’ils vivent encore à travers des pamphlets “souverainistes” que je trouve anachroniques et mal à propos.

Je comprends que tous ceux qui survivaient grâce au soutien financier de Khadafi poussent leurs ouailles dans la rue, plus par souci de sauver leurs têtes que pour le bonheur du peuple libyen. Je comprends que les considérations religieuses prennent facilement le pas, malheureusement du reste, sur la dimension morale ou humanitaire d’une intervention militaire.

Mais je ne comprends pas qu’on insulte un peuple en lui niant le droit de demander plus de liberté, plus de démocratie, plus de bonheur.

N’est-il pas temps que nous nous débarrassions de la toge de notre africanité frileuse et susceptible qui nous fait voir systématiquement du mal dans tout acte qui est posé par l’Occident ?

A propos de la capacité de l’Afrique à gérer les conflits du continent, on voit ses preuves en Côte d’Ivoire. Quant à la situation au Bénin, l’Union Africaine a-t-elle déjà fait une déclaration pour apaiser les esprits ? Tenez-moi au courant !

Bien à vous.