©Shalom/ Tous les jeunes du continent vont finir par s'inspirer de l'exemple tunisien pour libérer leurs pays de potentats inconscients

L’extraordinaire rouleau compresseur social qui a emporté Ben Ali et l’essentiel de son régime n’a pas encore fini de surprendre, de susciter des espoirs et de faire des émules. Or donc un pouvoir, si puissant soit-il, peut tomber un jour sous la poussée d’un peuple sans arme ! Si ce beau message tunisien réjouit tous les esprits du monde épris de paix, de liberté et de justice, il inquiète sérieusement cependant tous les hommes qui, obnubilés par les apparats du pouvoir, complotent chaque jour contre leurs peuples pour s’éterniser aux commandes de pays devenus leurs mines d’or privées.
La révolte est la fille légitime d’une trop longue résignation sans espoir, ai-je déjà écrit quelque part. En effet, face à des gouvernants qui oppriment, dépriment et suppriment leurs concitoyens qu’ils prennent plus pour des vassaux que pour des égaux, quand tombe dans le vase la dernière goutte d’eau qui le fait déborder, personne ne peut interrompre le fil de la fronde qui gronde et plonge le pouvoir dans les sombres abysses de l’inélégance politique. Est-il si difficile de comprendre qu’une politique sans cœur mène inexorablement au chaos ? Peut-on bien diriger un peuple dont on ne veut pas entendre la voix ? Peut-on bien gouverner des hommes dont on ignore le mode de vie, la souffrance, la misère ? Non, on ne peut pas bien administrer un monde qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas chercher à comprendre. J’estime que, pour bien diriger, pour bien gouverner, pour bien administrer, il faut avoir vécu, d’une façon ou d’une autre, une parcelle de la vie des autres. Il faut avoir souffert soi-même pour comprendre la souffrance des autres et y chercher un remède ; il faut avoir connu soi-même des jours sans pain et des nuits sans sommeil ; il faut avoir goûté soi-même à l’extrême solitude dans laquelle la pauvreté et le malheur peuvent isoler ; il faut avoir soi-même courbé son échine le long des rues, creusant pour une miette de riz blanc, des fossés interminables ; il faut avoir connu soi-même la pluie, le soleil, les maladies ; il faut avoir soi-même entendu du fond de sa poitrine endolorie par mille labeurs sans gain, l’appel en sourdine de la mort… Oui, il faut vraiment avoir souffert soi-même pour comprendre ceux qui souffrent et prendre au sérieux leurs cris de détresse. Malheureusement, ceux qui nous gouvernent nous regardent d’en haut. De trop haut pour nous voir, nous connaître, nous entendre et nous comprendre. Alors, vêtus du costume gris de leur orgueil démesuré, ils sous-estiment la capacité d’un peuple qui a le dos au mur de se soulever contre eux, pour chambouler l’ordre des choses.
Denis Diderot avait bien raison de dire ceci : « Sous quelque gouvernement que ce soit, la nature a posé des limites au malheur des peuples. Au-delà de ces limites, c’est ou la mort, ou la fuite, ou la révolte. » Si beau, si vrai et surtout si actuel. Au regard de ce qui se passe du côté de l’Afrique arabe et qui pourrait, avant longtemps, se passer dans des pays de l’Afrique subsaharienne. Le premier réflexe, militaire, qui consiste à faire sortir l’armée, n’est pas toujours le meilleur. Surtout quand le peuple révolté a les mains nues. D’ailleurs, Françoise Giroud le dit si bien : « Les révoltes qui se manifestent par les armes, on peut les mater. Celles qui naissent et se propagent par l’esprit sont insaisissables. » C’est le cas tunisien.
La révolte est donc l’expression d’un ras-le-bol de ceux qui sont fatigués de subir. Mais une révolte est nulle si elle ne peut aboutir à un changement radical, viscéral, du système oppresseur. D’où la nécessité d’une révolution. Révolution sociale et révolution politique. Dans tous les pays où la démocratie a le goût amer de la tyrannie. Pour moi, une révolte qui ne peut pas déboucher sur une révolution est un mouvement d’humeur vain et anachronique et ne mérite pas d’être entamée. « Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige », a écrit Albert Camus dans son livre L’homme révolté. Je partage cette opinion et pense que la révolte a une double exigence. Avant d’être entamée elle exige courage, don de soi et altruisme, car ceux qui mènent une vraie révolte peuvent aller jusqu’à sacrifier leur vie. Quand la révolte est lancée, elle exige des pouvoirs autocratiques, une vie plus humaine. Ceux qui donnent leur vie le font pour que les autres puissent connaître un peu plus de justice, de liberté et de bonheur, quand leur action donnera le jour à une révolution.
Il est donc évident que tous les Ben Ali du monde se savent en sursis et ne dorment plus ! Ils pensent à leur tour. Ils ont compris le message. Mais certains croient toujours que leurs pouvoirs émanent directement de Dieu et que leurs peuples jamais ne se réveilleront pour les chasser du pouvoir. Pour faire diversion, ils veulent transformer leurs peurs de la déchéance, de l’humiliation, de la disgrâce et du déshonneur en actes de bravoure, en gestes d’ouverture, en signes de sagesse. Mais quand un peuple berné se déchaîne, il entraîne tout sur son passage, rejetant toutes les consolations circonstancielles de pacotille. Il n’a plus peur du pouvoir qui le terrorise, l’avilit, l’asservit. Thomas Jefferson avait-il tort quand il écrivait que « se révolter contre la tyrannie, c’est obéir à Dieu » ?
Alors, souverains saigneurs du monde entier, réveillez-vous et ayez peur ! Le renard passe passe… A qui le prochain tour ?

Bien à vous.

MINGA