©Shalom/Gbagbo finira-t-il par se rouler lui-même dans la farine ?

 

La situation politique en Côte d’Ivoire suscite moult commentaires. Des plus censés au plus idiots, en passant par les plus drôles, les plus amusants. Normal. Il s’agit d’une confrontation entre deux camps, c’est-à-dire entre deux groupes d’individus aux idées et aux intérêts diamétralement opposés.
C’est donc avec beaucoup de plaisir que je lis ici et là, dans la presse du continent, des opinions de certains intellectuels africains. Parfois des opinions bien écrites. Avec évidemment leur dose de nationalisme à la Mugabé. Mais souvent des opinions très idéologiques, donc plus passionnelles que rationnelles.

Je fais partie des Africains qui critiquent le plus l’attitude paternaliste et parfois humiliante des dirigeants des pays occidentaux qui continuent de traiter les Etats africains comme des colonies ou comme des provinces de leurs propres Etats. Je suis pour ceux qui pensent que les hommes politiques africains doivent pouvoir assumer leur autorité pleine et entière quand ils sont élus à la tête de leurs pays. Car, pour moi, on ne peut parler de souveraineté que lorsque l’on a, à sa disposition, tous les moyens humains et financiers et toutes les institutions fortes nécessaires à la bonne exécution des projets de sociétés conçus pour le bien-être des populations. Mieux, quand on sait utiliser ces moyens et ces institutions de manière efficiente et équilibrée.
J’ai toujours eu horreur de l’attitude béni-oui-oui de la plupart des chefs d’Etat du continent qui sont prêts à courber l’échine devant leurs homologues occidentaux et orientaux pour obtenir des privilèges qui, du reste, sont toujours mal exploités, mal gérés. Je suis pour une Afrique mature, vaillante, active et ne comptant que sur elle-même pour se construire.
Mais quels sont ces dirigeants de pays africains qui nous donnent raison d’être fiers de notre continent ? Je n’en vois pas pour le moment. D’autres Sankara tardent à naître !

Je ne suis pas politique et je n’ai jamais milité ni de près ni de loin dans le parti de Ouattara, même si je reconnais ses compétences longtemps mises au service de la Côte d’Ivoire. N’en déplaise à ceux que certains intérêts ont fait basculer aujourd’hui dans une amnésie sélective. Mais faudrait-il, au nom d’un certain nationalisme dont on veut se faire le chantre, confisquer un pouvoir qu’on a perdu dans les urnes ? Faudrait-il, au nom d’un certain néocolonialisme dont on veut se montrer grand pourfendeur, prendre en otage des institutions républicaines soigneusement verrouillées pour ne jouer que pour soi ? Le nationalisme est-il incompatible avec la démocratie et la raison ? La seule façon de lutter contre le néo-colonialisme est-il de faire du brigandage électoral ?
Je peux comprendre que l’on s’insurge contre certaines déclarations peu diplomatiques qui laissent transparaître des rancoeurs de maîtres contrariés. Mais je ne peux pas admettre que sur la seule base de ces déclarations et des prises de position des occidentaux en général dans la crise ivoirienne, on se contente de faire vibrer notre fibre patriotique, en fermant les yeux sur des évidences. Et pour moi, ces évidences sont nombreuses. Rien que la façon sauvage dont les hommes de Gbagbo ont arraché les documents des mains du porte-parole de la CEI au moment où il s’apprêtait à proclamer les résultats partiels du second tour, était la preuve que tout était préparé pour que la CEI soit hors délai afin que le mot de la fin vienne du président du Conseil constitutionnel ; un homme dont on sait tout quant au contexte de sa nomination à ce poste, à ses liens avec Gbagbo et à son appartenance au parti de ce dernier.

J’ai l’impression qu’il y a malheureusement une forte dose de malhonnêteté intellectuelle chez plusieurs de nos frères africains qui sont prompts à exhiber leurs titres et leurs grades obtenus dans des universités européennes et qui, en même temps, rejettent tout ce qui vient de l’Occident comme portant la marque du néo-colonialisme. Où étaient ces intellectuels quand la Côte d’Ivoire s’embrasait jusqu’à ce qu’il fût question de Marcoussis et de ses accords ? L’ingénieuse idée de régler le conflit en Afrique avec des Africains a germé et il y a eu Accra et Pretoria. Puis Ouagadougou ? Où étaient ces intellectuels nationalistes quand Blaise Compaoré était choisi pour être médiateur ? Et Gbagbo lui-même que certains célèbrent aujourd’hui comme le héros de ce nationalisme malsain et mortifère, pourquoi n’a-t-il pas refusé cette médiation de celui qui est reconnu comme un des suppôts de la France ? Pourquoi avoir accepté de signer des accords qui stipulent clairement que les élections seront certifiées par le représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire ? Pourquoi avoir accepté d’aller au premier tour, tout en sachant que les rebelles n’avaient pas désarmé ? Pourquoi raconter aujourd’hui partout que « la communauté internationale nous a obligés à aller aux élections » ? Les fieffés nationalistes qui sortent aujourd’hui des bois ne pouvaient-ils pas conseiller à leur maître Gbagbo qu’il y aurait eu pour lui plus de gloire à tout refuser des occidentaux et y compris leurs accords et leur argent, au nom de cette souveraineté blafarde dont il se prévaut à présent ? N’aurait-il pas été plus héros en disant « NON » alors et en se justifiant par son refus du néo-colonialisme, par sa volonté de proclamer « la vraie indépendance nationale » ? A quoi servent aujourd’hui tous les pamphlets anti-Occident autour d’un président battu qui s’agite comme un roi nu dans un palais sans pouvoir ?
Est-ce en résistant contre son peuple que l’on démontre sa capacité de résister contre l’Occident ? Est-ce en tuant dans notre pays ceux qui s’opposent à nous que nous pouvons avoir raison face à ceux à qui nous nous opposons ? Est-ce dans la violence que réside l’éveil des consciences ?

Gbagbo est-il plus nationaliste que Ouattara ? Est-il plus légaliste ? Suffit-il d’avoir des amis en Occident pour être néo-colonialiste ? N’est-ce pas un institut de sondage français que Gbagbo a payé pour faire croire à l’opinion internationale qu’il gagnerait les élections haut les mains ? N’est-ce pas lui que des hommes politiques français sont allés soutenir pendant les campagnes présidentielles ? Quel légalisme quand le président du Conseil constitutionnel peut en moins de vingt-quatre heures compter 20 000 procès-verbaux pour proclamer des résultats définitifs en annulant purement et simplement des voix de milliers de citoyens ? N’aurait-il pas pu, vu les tensions vives ici et là, vu la fragilité du pays, vu l’enjeu de cette élection, faire reprendre le vote dans les départements « suspects » ? De quelle légalité peut faire montre un juriste partisan ? Et pourquoi Gbagbo propose-t-il maintenant le partage du pouvoir avec Ouattara comme vice-président ? Cela est-il prévu dans la Constitution qu’il dit défendre avec tant de hargne ?

Comme quoi, ceux qui soutiennent Gbagbo le font au mépris du peuple ivoirien qu’ils veulent voir offert en holocauste sur l’autel d’un nationalisme irrationnel, violent et saignant. A travers des raisonnements ambigus qui relèvent soit d’une piètre masturbation intellectualiste, soit d’une déviance intellectuelle ostracisante et dangereuse pour l’avenir du continent. Ce qui se passe en Éburnie n’est pas seulement surréaliste. C’est aussi pathétique et révoltant. Du moins pour tous ceux qui pensent à une meilleure image de l’Afrique, à un meilleur destin des Africains.

Mais faut-il s’émouvoir que Laurent Gbagbo ait des supporters ? Pas du tout ! Hitler, Mussolini, Pinochet, ont tous eu des supporters des plus zélés, et ils en ont toujours partout à travers le monde. Ainsi va la vie : il y aura toujours des plus forts qui construiront leurs rêves sur les corps des plus faibles, avec les meilleurs arguments du monde. Jusqu’à ce que la fronde de Dieu s’ébranle.

Bien à vous.