>« Or donc vous n’êtes qu’un pseudo démocrate ! »

Monsieur Gbagbo,

Permettez que, avant de toucher au vif du sujet qui justifie cette épître que je vous adresse, je fasse un petit tour dans ce passé pas si lointain qui vous a révélé à nombre de jeunes ivoiriens comme moi.
J’ai entendu parler de vous quand j’étais encore au lycée, dans les années 80. Vous étiez alors un mythe naissant. Certains de nos professeurs passaient le plus clair de leur temps à parler de vous. En se taisant subitement ou en faisant semblant d’expliquer la leçon du jour, quand ils voyaient venir vers la salle de classe le proviseur, le censeur ou un surveillant. Ils parlaient surtout de votre courage, de votre indépendance d’esprit, de votre combat pour la démocratie et surtout pour la liberté. Ils disaient aussi que vous étiez le seul ivoirien capable de dire « Non » au Bélier de Yamoussoukro. Il y en a même qui parlaient de vous comme on parle de Samory Touré ou de Soundiata Kéïta.
En 1990, Houphouët-Boigny (paix à son âme) a accepté le multipartisme en Côte d’Ivoire. Grâce à vous semble-t-il. Car vos collègues enseignants avaient réussi à inoculer à une grande majorité d’élèves et d’étudiants du pays, le virus de la contestation, de la revendication. Le Mouvement des Élèves et Étudiants de Côte d’Ivoire (Meeci) qui était alors une sorte de représentation scolaire du PDCI-RDA, le parti unique, était très affaibli et fragilisé par des courants avant-gardistes qui s’inspiraient de vos idées. Quand la perestroïka, la chute du mur de Berlin et le discours de la Baule ont libéré les effluves d’une nouvelle ère faisant de la démocratie une condition nécessaire pour le développement des peuples, vos ailes se sont déployées, M Gbagbo. Vous avez pris votre envol. Votre parti clandestin, le Front Populaire Ivoirien (FPI), est devenu le premier parti politique de l’opposition de cette nouvelle ère. Et vous avez pris soin d’inspirer la création de la Fédération estudiantine et scolaire de la Côte d’Ivoire (Fesci), consacrant ainsi la mort du Meeci. Sans me poser trop de questions, j’avais adhéré à l’Union des Sociaux-Démocrates (USD) de Bernard Zadi Zaourou. Non seulement parce que j’avais beaucoup d’admiration pour l’homme à cause de ses talents littéraires, mais surtout parce que le manifeste de la social-démocratie, tel que présenté par le maître du Didiga, correspondait parfaitement à ma vision du rapport entre la gestion politique et le bien-être de la société.

Très vite, vous avez, avec les leaders des trois autres partis politiques se réclamant de la gauche (le Parti pour le Progrès et le Socialisme de Bamba Moriféré, le Parti Ivoirien du Travail de Francis Wodié et l’Union des Sociaux Démocrates de Bernard Zadi Zaourou), créé la Coordination de la Gauche démocratique. J’étais présent à l’une des plus importantes réunions de cette Coordination. J’étais si heureux de vous voir assis côte à côte, tenant le même langage contre celui contre qui nous, les jeunes, nous criions notre rage, tant le pays noyait dans un océan de favoritisme, de népotisme, de clientélisme, de gabegie, de mégalomanie… Des tares que vous citiez et que vous décriviez avec une verve caustique extraordinaire. A l’époque vous étiez très sérieux et vous ne parliez pas encore le langage de la rue. J’étais fier de vous, M. Gbagbo. Même si je me sentais bien à l’USD. Quand le FPI a lancé son hebdomadaire Le Nouvel Horizon, nous jeunes de l’USD, avons lancé Le Jeune Démocrate, un hebdomadaire dont je suis fier d’avoir été un des inspirateurs et le premier secrétaire de rédaction. Et, c’était avec beaucoup de plaisir, d’enthousiasme et de poésie que j’écrivais des billets enlevés pour vous encenser et que je concevais des titrailles inspirées et laudatrices qui sublimaient votre personne.
J’étais à toutes les grandes marches que la Gauche démocratique organisait. J’ai pris mon lot de gaz lacrymogènes, de coups de ceinturons militaires, de coups de matraques policières. J’ai frôlé des arrestations. La mort m’a frôlé. Parce que je croyais en vous et à vos idées que la Gauche démocratique, dont vous étiez incontestablement le leader, défendait.
Jusqu’au jour où j’ai fini par comprendre que la politique est l’art de la duperie et de la duplicité. J’ai décidé de quitter l’USD quand son principal inspirateur, Bernard Zadi Zaourou, en a été chassé par ses meilleurs amis, proches de vous, et j’ai juré de ne plus jamais adhérer à un parti politique. La Coordination de la Gauche démocratique a vite volé en éclats. Parce que vous considériez votre parti, le FPI, comme un grand fleuve et les autres partis de gauche comme de petites rivières insignifiantes que vous sous-estimiez et méprisiez. De près, j’ai vécu votre arrogance, votre suffisance. De près, j’ai compris que vous êtes un homme hautain, orgueilleux, plein de rancune et de rancœur. De près, j’ai su que vous portiez en vous les germes de la violence, de la destruction et de la mort…
Dans les années 90, je vous ai vu vous allier à Alassane Ouattara, défendre son « ivoirité » après l’avoir fait appeler « Mossi Ouattara ». Puis, je vous ai vu lui tourner le dos à nouveau et vous allier à Robert Guéï que vous ne portiez pas du tout dans votre cœur quand il était Chef d’Etat-major de l’armée. Personne dans votre entourage ne s’est ému par la façon dont vous faisiez et défaisiez vos alliances au gré de vos ambitions ponctuelles ou programmées. Je vous ai compris quand, à travers des entretiens avec des journalistes, vous avez clairement laissé entendre que politique rime avec opportunisme. Robert Guéï a fait les frais de cet opportunisme inhumain, comme bien d’autres ivoiriens. Un jour, certainement, la lumière sera faite sur les circonstances réelles de la mort du pauvre Général qui a compris trop tard que vous n’étiez qu’un simple boulanger, cynique et machiavélique. Vous qui incarniez les espoirs de tant de jeunes, quand vous avez pris le pouvoir en 2000, dans des conditions scabreuses, j’ai découvert en vous un président banal. J’ai envie de dire un président banane, parce que, sous votre règne, la Côte d’Ivoire est devenue une vraie république bananière. Escadrons de la mort, enlèvements, assassinats, exécutions sommaires, impunité… Aux maux que vous décriiez quand vous étiez dans l’opposition, vous avez ajouté de nouveaux mots avec lesquels les Ivoiriens ont appris à vivre. Douloureusement.

Monsieur Gbagbo,
Aimez-vous vraiment la Côte d’Ivoire ? Je ne vous croirai pas si vous me répondez par l’affirmative. Parce que, si vous aimiez vraiment ce pays, vous auriez mis votre ego en veilleuse pour le voir, voir ses filles et ses fils lassés de la guerre et de la misère qu’elle a provoquée ; lassés de la peur et de l’angoisse qu’elle a suscitée. Si vous aimiez vraiment la Côte d’Ivoire, vous ne mettriez pas tout votre savoir d’historien au service de l’exhumation des douleurs du passé pour fragiliser le présent et hypothéquer l’avenir des Ivoiriens. Si vous aimiez vraiment la Côte d’Ivoire, vous n’auriez pas pris la peine de vous forger une image de menteur, de falsificateur et d’affabulateur, rien que pour vous accrocher au pouvoir, envers et contre tout, envers et contre tous. Semant la violence pour étouffer l’alternance. Or donc vous n’êtes qu’un pseudo démocrate ! Un opportuniste monstrueux. Un assoiffé du pouvoir. Comme les autres !

Monsieur Gbagbo,
Je comprends parfaitement votre entêtement à rester au pouvoir coûte que coûte. Vous avez fait trop de mal, trop de morts, depuis 2000, pour ne pas être inquiété par la justice internationale, si vous perdez la présidence de la République. Cette cuirasse vous protège contre la disgrâce, le déshonneur et l’humiliation. Au fond, vous aviez sous-estimé votre adversaire et aviez cru que votre système de manipulation d’idées méticuleusement mis en place allait fonctionner sans faille. Vos sondages commandés vous donnaient toujours vainqueur pour préparer psychologiquement les populations et l’opinion internationale à votre victoire. Vos slogans aussi étaient conçus dans la même veine : « Y a rien en face ! », « Devant, c’est maïs ! », « On gagne ou on gagne ! », etc. Vous comptiez aussi sur votre stratégie de l’usure qui a toujours marché, quand vous prenez des décisions inacceptables qui défient le bon sens et la raison. « Laissez-les condamner. Quand ils seront fatigués, ils vont se taire… », aimiez-vous dire, parlant de la communauté internationale. Et c’était vrai. On vous condamnait, on vous menaçait, vous résistiez et on se taisait comme si de rien n’était. Les chiens aboyaient, votre caravane passait. Seulement voilà, cette fois-ci, ce que vous voyiez devant vous comme du maïs est en réalité un caillou ! Et vous avez mordu dans la poussière. Mais les grands hommes ceux qui savent capitaliser leur échec et qui peuvent en tirer des leçons de vie pour le futur. Les grands hommes sont ceux qui savent que le plus grave ce n’est pas de tomber quand on court, mais de ne pas pouvoir se relever pour continuer la course. Alors vous, pensez-vous être un grand homme ? Avez-vous choisi, monsieur le professeur d’histoire, la façon dont vous voulez entrer dans l’Histoire, comme vous l’a demandé Nicolas Sarkozy, votre ennemi intime ? Avez-vous conscience de l’image écornée et froissée que vous laissez au monde ?

Monsieur Gbagbo,
Il paraît que vous voulez négocier maintenant. « Asseyons-nous et discutons », auriez-vous dit à Alassane Ouattara. Du déjà entendu. Aux heures chaudes de votre fougue d’opposant. Mais en tant que qui voulez-vous négocier à présent ? Président de la République ou roi déchu ? Et pourquoi maintenant ? Pour dire quoi et pour obtenir quoi ? Il paraît aussi que vous préparez votre exil en terre sud-africaine. Mais vous auriez demandé la protection de 300 amis que vous ne souhaitez pas abandonner à la merci de la justice. Il paraît enfin que votre épouse Simone qui aurait été rejetée dans sa recherche d’asile par certains pays de la sous-région, vient d’être hébergée par un de vos grands amis maliens, quelque part à Sébénikoro, dans la capitale malienne. Il paraît que… Tout cela est-il vrai ? Seriez-vous en train de tenir des discours de « garçon vrai-vrai » devant les caméras alors que vous négociez dans les coulisses pour une sortie honorable ? Qui aurait cru qu’on pourrait un jour parler de vous d’une façon aussi incertaine, impersonnelle et hasardeuse ? Mais le pouvoir, c’est le pouvoir. Il faut pouvoir le comprendre.
Aujourd’hui, depuis ma terre d’exil, je regarde la Côte d’Ivoire avec amertume et je ne peux m’empêcher de répéter, in petto, ces phrases célèbres de feu Félix Houphouët-Boigny qui revenait très souvent comme « Pensée du jour » de Fraternité-Matin, le quotidien national : « Le vrai bonheur, on ne l’apprécie que lorsqu’on l’a perdu. Faisons en sorte que nous n’ayons jamais à le perdre, mais à l’accroître sans cesse… »
Et vous, Monsieur Gbagbo, à quoi pensez-vous en ces jours critiques de votre fin de règne ? Je sais que le monde entier voudrait bien le savoir. Quoi qu’il en soit, n’oubliez pas de faire « le bon choix » comme vous l’a conseillé Barack Obama. Lui qui, malgré les énormes difficultés qu’il a dans la gestion de son pays, pense à vous, son frère. Votre ami gambien Yaya Jammeh, un charlatan paranoïaque, a certainement beaucoup d’estime pour vous, lui qui condamne les condamnations de la communauté internationale. Mais le président de la Gambie aime-t-il vraiment la Côte d’Ivoire ? Je n’en suis pas si sûr. Alors réfléchissez encore et « faites le bon choix ».

Pour ma part, je voudrais tout simplement terminer en vous disant que je suis désolé pour ce qui vous arrive. Mais je sais que vous saurez rebondir. Dieu est grand ! Ah tenez, voici une question, peut-être indiscrète mais très sérieuse, que j’ai toujours voulu vous poser : vous qui êtes un grand chrétien reconnu par tous, comment se fait-il que vous ayez deux femmes ?
Bien à vous.

MINGA S. Siddick
Un Ivoirien désabusé.