>Le jeudi 2 décembre dernier, la Commission électorale indépendante (CEI) a donné les résultats du second tour de l’électorale présidentielle de la Côte d’Ivoire. Selon ces résultats, c’est Alassane Dramane Ouattara qui est élu président avec 54,10% des voix. Mais comme cela était prévisible, Paul Yao Ndré, le président du Conseil constitutionnel, a invalidé ce résulat le lendemain, vendredi, et refait de nouveaux comptes qui, selon lui, donnent l’avantage du suffrage exprimé à Laurent Ggbagbo qui aurait été élu à 51,45 %. Mais pourquoi et comment en est-on arrivé là, dans une Côte d’Ivoire qui espérait sortir définitivement de la crise à travers cette élection ?

Pour comprendre ce qui vient de se passer et qui n’honore aucunement l’Afrique, il faut remonter loin dans le temps. Jusqu’en 2002, notamment. Gbagbo a pris le pouvoir dans des conditions « calamiteuses » qui ont profondément meurtri des populations et abouti à la division du pays. Une division rendue effective après l’échec du coup d’Etat du 19 septembre 2002. Depuis lors, le parti de Laurent Gbagbo a vu naître en son sein un courant radical conduit par sa première épouse Simone Gbagbo, le président de l’assemblée nationale Mamadou Coulibaly et Affi Nguessan, le président du Front populaire ivoirien. Ainsi, même si Laurent Gbagbo signait tous les différents accords successifs visant à sortir le pays de la crise (Marcoussis, Prétoria, Accra et Ouagadougou), l’aile dure de son entourage immédiat se montrait toujours réservée quant à l’application in extenso de tous les textes de ces accords. On peut se rappeler tous les conflits qui ont entouré la phase préparatoire de cette élection (validation de la liste électorale, désarmement des ex-rebelles et des milices pro-Gbagbo, composition de la CEI, entre autres). Une élection qui, en cinq ans, aura connu au moins sept reports, avant d’être finalement maintenue pour le 31 octobre dernier.

Au fil du temps, on comprenait aisément, à travers tous les discours de Laurent Gbagbo et de ses compagnons, que l’issue des élections ne pouvait pas, ne devait pas leur échapper. A plusieurs reprises, le fondateur du FPI a laissé clairement entendre qu’il ferait tout ce qui est possible pour garder son pouvoir et que choisir quelqu’un d’autre, c’est choisir l’étranger, c’est choisir la guerre…

Le christ de Mama est même allé plus loin, lui qui, pour préparer déjà les Ivoiriens et les « étrangers » à sa « victoire », a dû payer des sommes faramineuses pour que des instituts de sondages de grandes renommées, le déclarent vainqueur et au premier tour. C’était pure comédie, pure manipulation. Une préparation burlesque de la séance honteuse de prestidigitation que le Conseil constitutionnel vient de nous servir de la façon la plus grossière, le vendredi 3 décembre dernier.

Pour dire que tout était minutieusement préparé pour se moquer des Ivoiriens, sous le prétexte affabulateur d’une protection de la République contre une prétendue intrusion étrangère en Côte d’Ivoire. Se prévalant d’un nationalisme étriqué à cheval sur une Constitution plusieurs fois mise de côté depuis le début du processus de résolution de la crise, Gbagbo et ses lieutenants pataugent dans un océan de contradictions, de mauvaise foi et d’inconséquence.

Sinon, comment comprendre que Affi Nguessan, au nom de son parti, insiste aujourd’hui sur le fait que les ex-combattants n’ont pas été désarmés et que par conséquent, les élections n’auraient pas dû avoir lieu au Nord, faute de sécurité ? Pourquoi alors avoir accepté les résultats du premier tour dans le Nord où Alassane avait déjà ses plus grands scores ? A quoi auront donc servi les 1 500 militaires loyalistes déployés au Nord à la veille du second tour ?
Sinon comment comprendre que les « refondateurs » désavouent la CEI pour avoir proclamé les résultats du second tour après l’expiration du délai ? Pourquoi alors avoir accepté les résultats du premier tour proclamés eux aussi, après minuit ?
Sinon comment comprendre toutes les scènes surréalistes d’empêchement du porte-parole de la CEI devant proclamer les résultats du second tour à la télévision ? Pourquoi les insatisfaits ne pouvaient-ils pas attendre la proclamation de ces résultats par la CEI, pour déposer légalement les recours auprès du Conseil constitutionnel qui aurait pris le temps nécessaire pour les examiner avant de donner son verdict ?
Sinon, comment comprendre que les « frontistes » annulent purement et simplement tous les votes de neufs départements du Nord ? Le Code électoral ne prévoit-il pas la reprise du scrutin si cela s’avère nécessaire, dans des zones où des problèmes graves sont susceptibles d’entacher la régularité du vote ? Et pourquoi avoir seulement annulé les voix du Nord alors que dans les régions dites « Gbagboland » (Sud, Centre-ouest), de nombreux cas d’empêchement ont été signalés avec parfois mort d’hommes ?
Sinon, comment comprendre qu’après toutes les menaces qui pesaient sur le président de la CEI empêché de livrer les résultats, on accuse ce dernier d’avoir proclamé les résultats en dehors du siège de l’institution que le pouvoir avait interdit à la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) ? Et pourtant, avant même le hold-up en direct organisé le mercredi de la proclamation des résultats par la CEI, on entendait déjà les proches de Gbagbo dire partout que dès que minuit sera dépassé, ce sera au Conseil constitutionnel de prendre le dossier en charge. Vraisemblablement, Paul Yao Ndré n’aurait reçu les 20 000 procès-verbaux que le jeudi. S’il n’était pas question d’une mise en scène à l’absurde, comment est-ce possible que tous ces procès-verbaux soient minutieusement examinés en moins de 48 heures pour attester de la validité ou de la non validité de ces documents dont dépendent l’équilibre et la paix d’un pays qu’on dit tant aimer ?

Et les incongruités, il y en a bien d’autres qui confirment que Laurent Gbagbo a choisi de s’imposer par la chienlit à travers une mascarade indigne de qui se dit démocrate. Par exemple, lors du débat télévisé dont le ton a été salué par tous, Gbagbo a commencé par l’annonce de son décret qui devait instaurer un couvre-feu de la veille du jour même du second tour jusqu’à la proclamation des résultats. Pourquoi ? Et pourquoi avant la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel, le couvre-feu a-t-il été prolongé, les frontières terrestres, aériennes et maritimes fermées jusqu’à nouvel ordre ? Pourquoi les médias comme RFI, France 24 et TV5 Monde ont-ils été suspendus provisoirement ?

Finalement, Laurent Gbagbo a prêté serment. Il a nommé un premier ministre qui vient de former son gouvernement. En dépit de toutes les condamnations venant de tous les horizons, y compris de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La Côte d’Ivoire a donc désormais deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements. Pour le chef du FPI devenu un vulgaire rebelle, il n’y a toujours « rien en face ». Il met ainsi en exécution cet autre slogan qui présageait de la fraude à venir : « On gagne ou on gagne ! ». Mais jusqu’où ira-t-il, lui qui pense que la communauté internationale s’agite toujours au début puis finit par se calmer ? Se faisant dur à cuir, Laurent Gbagbo, le nouveau petit Napoléon des Tropiques, au nom d’une prétendue souveraineté, pourra-t-il continuer à cacher le soleil aux Ivoiriens avec sa petite main ? Pour le moment, tous ceux qui ont un brin d’esprit discursif ont vu et compris la grande imposture qui prépare le lit d’une grave dictature, si jamais, par extraordinaire, il réussit à s’imposer envers et contre tous !
Et pourtant, nombreux sont ceux qui sont convaincus que Gbagbo finira par s’en aller. Malgré le soutien malicieux de la Russie qui, du reste, n’est pas un modèle de démocratie. Gbagbo pourrait donc partir comme Charles Taylor du Libéria en août 2003 et comme Mohamed Bacar de l’île d’Anjouan (Comores) en mars 2008.

Mais alors, jusqu’à quand durera l’abracadabrantesque imbroglio politique qui aggrave la souffrance du peuple ivoirien ? En attendant, disons que la Côte d’Ivoire est désormais comme « un portable à deux puces », pour reprendre les propos d’un internaute qui préfère vivre avec humour la bêtise politique en marche en Eburnie. Que Dieu protège la Côte d’Ivoire !

Bien à vous.

MINGA