>Poubelles et pourritures !

Les différents problèmes des écoles en Afrique depuis les années 90 nous obligent à réfléchir sur ce que, finalement, la démocratie aura apporté de bien et de bon pour donner aux systèmes éducatifs du continent, plus de dynamisme, plus d’efficacité et plus de sérieux pour produire des citoyens attachés au travail, à la discipline et à l’excellence. Une telle réflexion est d’autant plus nécessaire qu’elle peut nous permettre non seulement de bien diagnostiquer les crises intempestives qui secouent les écoles ici et là, mais aussi, d’y trouver des remèdes idoines qui prennent en compte des paramètres de la stabilité et de l’harmonie qui régnaient dans ces écoles avant 1990.

On me répondra certainement que tout aura été déjà essayé pour redorer le blason de l’école : tables-rondes, journées nationales, fora nationaux, séminaires ou ateliers de réflexion sur l’école ou le système éducatif. Soit, mais combien de ces rencontres ont été organisées très sérieusement avec pour unique objectif la redynamisation du système scolaire et la moralisation de l’école ? Combien de ces rencontres n’ont pas seulement consisté en de retrouvailles entre amis d’une certaine « majorité présidentielle » pour parlementer sur les maux de l’école rien qu’avec des mots à travers des résolutions jamais relues, jamais appliquées ? Des rencontres qui se font parfois sans des acteurs et des partenaires essentiels de l’école ou qui minimisent les apports de ces derniers. Des rencontres parfois organisées pour se partager des per diems et justifier l’utilisation de budgets obtenus pour la cause ?

Si avant l’avènement de la démocratie l’on pouvait se plaindre de l’école africaine, c’était principalement par rapport à la relation entre notre système scolaire hérité de la colonisation et nos systèmes de valeurs sociales. Mais jamais en termes de violences, de troubles, de grèves à hue et à dia… comme c’est le cas depuis de l’ère démocratique. Aujourd’hui, l’argument de la démocratie aidant, l’école est devenue un lieu d’expression tous azimuts des élèves, étudiants et enseignants. Un laboratoire de fabrication de petits rebelles politisés qui se regroupent en des associations manipulées à la fois par l’opposition son inspiratrice et le pouvoir son corrupteur. Mais le drame, c’est que ces petits rebelles finissent par échapper à tout contrôle et commencent à imposer leurs lois à l’école. C’est ainsi qu’au Mali, par exemple, depuis quelques années déjà, ce sont les élèves qui déterminent leurs périodes de congés scolaires. Et, pour s’accorder ce droit, des groupuscules menaçant sillonnent les établissements scolaires de leurs villes pour déloger, par coups de sifflets et jets de pierres, leurs camarades qui sont en classe.

Jusque-là, on a laissé faire. Se contentant de qualifier ces jeunes « protestants » de l’école d’inconscients et d’indisciplinés. Comme si ces enfants n’étaient pas issus d’un système dirigé par des responsables eux-mêmes inconscients et indisciplinés. Comme si les laisser faire n’est pas leur donner raison et laisser entendre aux observateurs impuissants que sont devenus les parents d’élèves, que désormais, ce sont les élèves qui apprennent aux maîtres ce qu’il y a à faire. Comme si l’école publique est devenue une poubelle dans laquelle les parents se débarrassent de leurs ordures d’enfants. Comme si l’État était fatigué d’éduquer et abandonnait l’école à son triste sort.

Il y a quelques jours, sentant la proximité de la tabaski, les perturbateurs se sont encore mis à faire sortir leurs camarades dans plusieurs écoles du District de Bamako et de certaines régions, pour s’offrir au moins une semaine de congés.

Alors, M. Salikou Sanogo, le ministre de l’éducation, de l’alphabétisation et des langues nationales est sorti du silence pour menacer. Demandant aux responsables d’écoles d’êtres plus responsables face aux agitateurs de leurs établissements et de rendre compte à leurs hiérarchies. J’avoue que ce soir-là, quand j’ai vu intervenir à la télévision nationale, le ministre Salikou, pour qui j’ai beaucoup d’admiration à cause des réformes courageuses qu’il a entreprises pour rénover l’école malienne, j’ai eu pitié de lui. Parce que j’imagine la taille du défi qu’il veut relever. Et je me demande s’il sera compris. Je me demande si l’autorité qui a fui les directions des écoles depuis belle lurette reviendra du jour au lendemain à cause d’une déclaration du ministre, si pathétique soit-elle. Je me demande s’il réussira le tour de magie ou d’alchimie qui consiste pour lui à transformer une poubelle en un espace sain et vivable et des ordures en des pierres précieuses.

Si seulement un sursaut d’orgueil au niveau national peut amener tous les autres acteurs et partenaires démissionnaires de l’école malienne à revenir dans les rangs, pour aider le ministre de l’éducation à nettoyer les écuries d’Augias. Mais jusqu’à quand, faudra-t-il attendre ce sursaut ? Est-ce vraiment possible de s’attaquer aux « élèves protestants » sans en pâtir ?

En attendant, nos écoles continueront de produire ce que Gilbert Cesbron a appelé des « chiens perdus sans collier ». Pour le malheur de la société. Jusqu’à ce qu’un jour enfin, nous puissions réinventer une école à l’image de nos valeurs.

Bien à vous.

MINGA