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Après la célébration « grandeur nature » du cinquantième 22 septembre de la République du Mali, on peut affirmer que la fête a été belle. Belle pour tous ceux qui croient avoir gagné une bataille féroce d’opinion contre des « anti-cinquantenaire ». Belle pour tous ceux pour qui le vrai défi à relever résidait plus dans les illuminations, les apparats, les artifices, que dans la conviction partagée d’être dans un Etat vraiment indépendant. Belle en effet pour ceux qui adorent les comparaisons qui fondent et gouvernent leur raison et leur logique dans un monde où l’on fait la course aux premiers titres en ceci et en cela, comme pour satisfaire un ego hypertrophié, ou un vieux complexe de castration.

Et pourtant, j’ai connu et entendu des personnes qui, au-delà des aires de fête, avaient des airs de défaite et qui ne s’en cachaient pas ! J’ai entendu des observateurs trop pointilleux sur les détails discuter autour de l’importance démesurée accordée à Kadhafi au Mali. Pour certains, le président libyen se comportait comme si c’était lui le vrai président du Mali, traitant Amadou Toumani Touré comme son simple représentant à la tête de l’Etat. Pour d’autres, le président malien est dans les liens de son homologue libyen à cause des pétrodinars qu’il déverse sur le Mali où il est en train de tout acheter et à cause de ses dons très généreux parmi lesquels « les limousines pourries » qu’il a offertes au Mali pour le cinquantenaire. Le comportement méprisant de Kadhafi qui, au lieu d’attendre ATT, s’est fait attendre par ce dernier, au point de provoquer un retard dans le démarrage officiel du défilé militaire du 22 septembre et qui, le 23 septembre, a préféré aller « faire un tour » à Tombouctou sans ATT, et l’attitude arrogante de sa garde rapprochée, étaient aussi au centre des échanges vifs et parfois passionnés de ces jeunes que j’ai écouté avec beaucoup d’attention.

Au cours de la deuxième émission publique de Juan Gomez (Questions d’Actualité) sur le cinquantenaire du Mali, j’ai aussi entendu ces jeunes qui semblaient avoir mal au cœur à cause de la façon dispendieuse dont les choses sont organisées, au détriment des populations du pays profond qui manquent d’écoles, de centres de santé… Le chauffeur du taxi que j’ai emprunté le 21 septembre pour des courses au centre-ville s’inquiétait quant à lui de grandes vagues de jeunes qui vont quitter leurs villages oubliés pour se déverser sur la capitale qui brille de mille lumières, soit pour le plaisir de vivre la splendeur de la nouvelle mégalopole, soit dans l’espoir de trouver un petit métier.  » Vous allez voir que l’exode rural va s’accentuer avec pour corollaire l’augmentation du taux de délinquance, de banditisme et de criminalité… Moi je pense que le pays profond avait aussi besoin d’une bonne partie de ces investissements parce que le Mali, c’est pas Bamako ou seulement les capitales régionales…  » Si vraies pourtant ces réflexions d’un chauffeur de taxi ! Mais le peuple a sa raison que la raison d’Etat ignore, pourrait-on dire… Un maçon travaillant le matin du 22 septembre a répondu ceci à ceux qui lui reprochaient de ne pas observer de repos en ce jour si historique :  » Moi je suis un ouvrier, je cherche mon pain à la sueur de mon front et un seul jour de repos peut être fatal pour ma famille. Ceux qui abandonnent les leurs pour aller à la fête savent ce qu’ils y gagnent…  » On dira que ce discours est ce qu’il y a de plus anti-patriotique ! Mais on ne dira jamais que cet homme qui lutte pour éviter que sa famille connaisse la faim, a sa raison, s’il ne veut pas aller applaudir des gens qui ont le ventre plein bon an mal an.

Ces différentes personnes qui s’expriment sur un air de défaite portent en eux un arrière-goût amer de notre indépendance factice et une aigreur tenace dont la profondeur est égale à l’ampleur de l’inconscience de nos dirigeants qui travaillent pour faire plaisir non pas à ceux qui leur ont donné le pouvoir mais aux maîtres de la grande France aux mains desquels ils ne sont que de piètres marionnettes.

Mais l’essentiel est fait. Et on ne peut pas tout faire en même temps. Pourvu que les nouveaux acquis qui nous rappelleront ce que le cinquantenaire nous aura apporté soient entretenus et bien protégés pour la postérité. Sinon, on sera en train de recommencer à tout reconstruire dans cinquante ans, pour fêter dignement notre centenaire.

Bien à vous.

MINGA S. Siddick