>Depuis quelques jours déjà, un voile d’angoisse et de peur est en train de couvrir, en Côte d’Ivoire, la grande lueur d’espoir née des accords de Ouagadougou. La pauvre Éburnie qui revient de loin va-t-elle encore sombrer dans le chaos des armes ? La préférence identitaire qui semble revenir au galop va-t-elle rendre la haine plus forte que l’amour, la guerre plus facile que la paix ? La méfiance va-t-elle l’emporter sur la confiance, l’amitié et la fraternité ? Le mensonge politique va-t-il démonter tous les beaux songes simplement humains d’un peuple fatigué par la mesquinerie de ses leaders d’opinion ? Rappelons quelques faits à l’origine de cette crise née de l’exploitation politique tendancieuse d’un concept identitaire ambigu : l’ivoirité.

En 1993, Henri Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, a hérité tout de suite du fauteuil présidentiel de feu Félix Houphouet-Boigny. La façon à la fois cavalière et spectaculaire dont le dauphin constitutionnel a pris le pouvoir à la télé ce jour-là, avec l’aide de l’armée française et le premier lapsus du nouveau président qui demanda aux Ivoiriennes et aux Ivoiriens de se mettre à sa disposition, ne trompa personne sur une soif du pouvoir qui devenait intenable. Alassane Dramane Ouattara a dû quitter la primature pour regagner le FMI, comme directeur adjoint. Même si Bédié gagne les élections de 1995, il sait que pour garantir son assise et remporter toutes les autres élections à venir, il doit tout faire pour éliminer ce technocrate encombrant et très ambitieux originaire du Nord.

En 1996, un groupe d’universitaires ivoiriens proches de Bédié publie un document dénommé « L’ivoirité ou l’esprit du nouveau contrat social du président Henri Konan Bédié ». Mais la période choisie pour la publication de ce document n’est pas fortuite car, celui qu’on appelle le fils d’Houphouët-Boigny cherche, par tous les moyens, des arguments pour empêcher la candidature d’Alassane Dramane Ouattara (ADO) en 2000. Ce dernier aurait un père burkinabé et il a surtout été vice gouverneur de la BCEAO, un poste réservé au Burkina-Faso. Mais au-delà de la personne d’ADO, ce sont tous les Ivoiriens du Nord ou portant des patronymes malinké qui sont visés par cette notion d’ivoirité. Du coup, on vient de catégoriser la nationalité ivoirienne : d’un côté les Ivoiriens dits « de souches multiséculaires » comme les baoulés, et de l’autre les Ivoiriens dits « de seconde zone » ou « de circonstance ». Et si les populations du Nord semblent être les principaux concernés par cette forme d’exclusion, il est important de préciser que de nombreux ressortissants de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, d’ethnie dan (ou yacouba) portent les patronymes Touré, Koné, Bakayoko, Soumahoro, Haïdara… Tous ceux-là aussi souffrent autant que les populations du Nord, des tribulations liées au délit de patronyme, lors des contrôles policiers ou dans les services publics au moment de se faire établir une carte d’identité ou un certificat de nationalité. On ne tarde pas à entendre parler de « délit de faciès » quand les policiers commencent à s’en prendre à des citoyens sur la base de simples présomptions de ressemblance à des étrangers. Car, être du Nord signifie être Malien ou Burkinabé, entre autres, donc être étranger.

À cause de cette notion d’ivoirité, mal définie et mal défendue, des foyers de tensions sociales vont naître un peu partout en Côte d’Ivoire où ceux qui se considérent comme « vrais ivoiriens » attaquent les allogènes qui travaillent dans les plantations dans leurs régions.
La publication par Bédié de son livre autobiographique « Les chemins de ma vie » et tous les commentaires qui l’accompagnent ne font qu’envenimer l’atmosphère déjà délétère d’un enfer en puissance. Mettant son ethnie au-dessus de toutes les autres, Bédié ne fait rien pour apaiser les colères de ceux qui se voient spolier de leur nationalité du jour au lendemain et qui ne savent plus à quel saint se vouer. Bien au contraire, avec mépris, suffisance, arrogance et insolence, il traite ceux qui, selon lui, ont « les jours pairs, une nationalité et les jours impairs, une autre nationalité », faisant allusion à Alassane Dramane Ouattara, son principal allié d’aujourd’hui. Profitant d’une interview au cours de laquelle ce dernier a soutenu qu’il est combattu par le pouvoir parce qu’il est musulman, le débat sur l’éligibilité et la nationalité produit une nouvelle ramification, aggravant le mal-être ivoirien : le délit religieux. Dès lors, même s’habiller comporte une grande part de risque dans certains milieux. Porter un grand boubou par exemple, signifie d’emblée être musulman, c’est-à-dire originaire du Nord, c’est-à-dire « Ivoirien de circonstance », c’est-à-dire étranger, c’est-à-dire Malien ou Burkinabé ou Guinéen ou Nigérien, donc « envahisseur », donc « ennemi de la Côte d’Ivoire ».
La semaine prochaine nous revisiterons de la période du coup d’Etat de Robert Guéï à la rébellion de septembre 2002.

Bien à vous.