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« Hé, les policiers d’aujourd’hui ! » Cette expression de lassitude et de désaveu de nos hommes en bleu, on peut l’entendre mille fois par jour. Dans la rue, dans une sotrama, un taxi ou sur une moto. C’est aussi l’expression d’un ras-le-bol face aux comportements de plus en plus légers de ces hommes qui devraient faire des efforts pour nous inspirer confiance. Même si la police a la peau si lisse que toute critique lui glisse sur le corps, il n’y a pas à se lasser de révéler leurs insuffisances graves qui portent atteinte à l’honorabilité de toute la corporation.

Je suis conscient que les policiers de la plupart des pays de la sous-région souffrent tous de la « racketmania ». Et certains hauts responsables du Corps n’hésitent même pas à brandir cela comme une sorte d’excuse face aux dérapages de leurs hommes. Mais je sais aussi qu’il y a un pays voisin dont les policiers sont considérés comme des modèles de l’honnêteté et de l’intégrité. Alors ! Pourquoi continuer à faire croire que le racket est une tare inhérente à la police ? Veut-on nous faire désespérer de la capacité de changement de nos forces de l’ordre ?

Revenons sur le comportement quotidien de nos amis en bleu. A des carrefours très sensibles où ils se retrouvent à deux, trois ou quatre pour réguler la circulation ou pour des contrôles d’usage, il n’est pas rare de voir les policiers occupés à autre chose : calculs PMU, thé ou causettes galantes. En attendant que passent des sotramas, ou des taxis. J’ai souvent pris mon temps pour observer de loin le comportement de ces hommes en uniforme avec les chauffeurs des minibus verts de la capitale. Et de ces observations, j’ai beaucoup appris. Assez pour écrire plusieurs chroniques à la fois drôles et ahurissantes sur la police, vue de Bamako.
Tenez ! Vous est-il déjà arrivé de voir un policier en train d’aider un apprenti à pousser une sotrama sans démarreur, après avoir pris ses 500 francs ? Moi, si. J’ai aussi vu un policier arrêter un jeune motocycliste qui téléphonait avec son portable en pleine circulation. Après le coup de sifflet, le jeune est allé à lui et, curieusement, en voyant le portable du motocycliste, le policier lui a plutôt demandé s’ils pouvaient échangé. Sinon, il le verbaliserait pour l’infraction, vu que téléphoner en circulation est interdit par la loi. Pour conserver son portable, le jeune a dû payer 2 000 FCFA au policier et, en reprenant son engin, j’ai vu le fautif lancer un appel. Puis, il s’est éloigné le portable collé à l’oreille, au nez et à la barbe des policiers.
Ailleurs, j’ai vu, un soir, une sorte d’éminence grise à bord d’une grosse cylindrée grise, faisant le tour d’un rond point où veille un groupe de policiers, conduisant d’une main, l’autre tenant le portable à l’oreille. On l’a vu faire sa manoeuvre avec une lenteur exaspérante et s’éloigner lourdement, suscitant l’énervement chez certains usagers. Mais aucun policier n’a daigné adresser un coup de sifflet au « boss » inconscient. Ils ont tous fait semblant de ne pas le voir. Les coups de sifflet, en général, c’est pour les sotramas et quelques fois des taxis.
Une autre fois, une nuit, un camion à phare unique n’échappe pas à la vigilance d’un policier. Coup de sifflet. Le chauffeur, sans s’arrêter, lance au policier que le véhicule appartient à monsieur Untel (il dit le nom d’un député bien connu) et continue sa route. Aucune réaction du policier.
Alors, question ! Pour qui ou contre qui existe la police ? Les policiers doivent-ils montrer aux citoyens anonymes qu’ils sont tous des minus habens et que ce sont eux qui doivent être frappés par la loi ? La citoyenneté est-elle devenue aujourd’hui une affaire de classe sociale ? Les mesures discriminatoires des policiers dans l’application de la loi relative à la circulation routière ne sont-elles pas à l’origine du manque de respect dont ils son l’objet ? Cette logique de deux poids deux mesures appliquée par les policiers ne contribue-t-elle pas à souiller davantage l’image d’un corps déjà trop sali par des affaires scabreuses, des histoires rocambolesques indignes des forces dites de l’ordre ? Doit-on jouer les résignés devant la dégradation des moeurs policières en arguant que « les policiers sont maudits » et que, quoi qu’on fasse « ils ne vont jamais changer » ?

Et pourtant, il y a dans ce pays des policiers très braves qui ont fait et qui font preuve de compétence, de rigueur, d’honnêteté, de dignité et d’intégrité. Des policiers rompus à la tâche qui peuvent être considérés comme des modèles, des repères. Ces policiers-là devraient pouvoir donner des leçons à ces nouveaux jeunes qui vont à la police non pas par vocation, mais par obligation sociale. Ces jeunes dont la plupart ont été vomis par l’école pour insuffisance intellectuelle ou mauvaise conduite et dont les parents payent de l’argent pour une place à la police.

Il est donc temps que les vieilles icônes de la police viennent au secours de leurs héritiers pour guérir un corps dont dépendent la sécurité des citoyens et la paix sociale. Alors, on pourra dire à haute et intelligible voix, sans forfanterie ni démagogie : « Vive la police malienne ! »
Peut-être faudrait-il aussi créer une police des polices efficace qui veille vraiment au grain et qui s’occupe, de façon indépendante, à extirper l’ivraie du jardin bleu.
Avant ce sarclage, chacun doit pouvoir supporter encore les indécences, l’incivisme et la discourtoisie des « policiers d’aujourd’hui ».

En attendant, la drôle de relation de sinankouya corporative qui se développe entre les hommes en bleu et les conducteurs de véhicules verts peut bien inspirer des étudiants en sociologie pour leurs mémoires de fin d’études.

Bien à vous.