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Depuis le jeudi 19 mars dernier, une histoire flottant entre l’absurde et le rocambolesque nourrit toutes les conversations, à la maison, au travail, dans les grins ou même dans la rue. On assiste ainsi, sans trop s’en rendre compte, à la naissance d’une grande légende populaire qui, dans dix ans, cent ans, mille ans, va figurer dans l’almanach des contes et légendes les plus fabuleux de notre civilisation de plus en plus bancale. L’histoire sera alors bien assaisonnée et enrichie avec tous les ingrédients de la mystification savamment concoctés.
De quoi s’agit-il ? Monsieur Djanguiné Konté veut se marier. Un ami à son père lui fait une proposition. Il a sa griotte qui est prête à donner sa nièce en mariage. Cela convient à Djanguiné. Alors, très vite on met les petits plats dans les grands pour concrétiser l’union. En moins d’un mois ! Mais mademoiselle Gakou n’aurait vu son fiancé pour la première fois que le soir du mercredi 18 mars. Annoncé comme directeur d’une banque régionale à Kayes, le fiancé se serait présenté à sa dulcinée qu’il venait de découvrir comme un simple chauffeur. Le jeudi matin, tout se serait passé comme un bon matin de mariage. Jusqu’au moment fatidique de la célèbre question. « Oui », a dit l’homme. « Non », a répondu la femme. C’était à la mairie de Sogoniko (la commune VI du District de Bamako). De la bouche de ceux qui étaient tous là pour dire au couple « Heureux ménage ! », on entendait plutôt : « Que c’est dommage ! » Tant de mots ont déjà été dits ou écrits pour décrire l’atmosphère lourde de la salle : stupeur, horreur, douleur, indignation, humiliation, consternation, indicible, inadmissible, incompréhensible… ingnafognable* !!!

Puis l’ange Gabriel inspira une certaine Mariam. Décidément, les Marie ont de la chance ! Sortie de nulle part, la pauvre vendeuse de pâtés jusque-là inconnue, anonyme, va voler au secours du fiancé paumé, embrumé, assommé par les violentes déflagrations du NON magistral, cinglant et désormais canonique de la fiancée rebelle.

Un mariage sur fond de mirage est annulé in extremis. Un autre mariage, à la limite du surréalisme, va être célébré en remplacement. Mais pas à la mairie. Question de respecter la quinzaine entre la publication du ban et la célébration officielle. En attendant, la nouvelle mariée est devenue la plus grande star du premier trimestre 2009 au Mali. Ses photos s’arrachent comme de petits pains sur le marché du sensationnel et des radios de la capitale lui accordent des heures entières. Plusieurs personnalités et entreprises ont même décidé de sponsoriser le mariage miraculé – ou miraculeux ? – du siècle. Beaux réflexes de solidarité.

Mais au-delà de l’aspect « faits divers » de l’événement et de son goût « croquette », je crois que l’affaire Djanguiné-Sadio-Mariam révèle avec violence d’énormes problèmes dans notre société qui, après avoir perdu ses repères culturels, perd aussi son équilibre humain.

D’abord la mentalité qui a conduit à la conclusion d’une union sans que les deux intéressés n’aient eu le temps de se rencontrer, d’échanger, d’apprendre à se connaître**. Car le mariage n’est pas seulement qu’une affaire de volonté mais bien plus une affaire d’amour. Et l’amour n’est pas seulement un sentiment, c’est aussi une sensation. Et une sensation, c’est beaucoup lié à la dimension physique ou matérielle de la réalité de l’autre. L’omission de cette dimension n’empêche pas forcément la réalisation d’un rêve de mariage, mais un tel mariage résiste difficilement aux épreuves du temps et du milieu. Dans le cas de Djanguiné et Sadio, il semble que la mère et la tante de Sadio voulaient se faire de l’argent sur le dos de leur fille.

La fille aurait dit qu’elle ne voulait pas de cette union mais devant la menace de sa mère de la renier, Sadio aurait accepté de supporter la situation. Elle aurait donc décidé d’aller jusqu’à la mairie. Avec certainement sa petite idée derrière la tête. Devant une autorité témoin de la Loi, elle allait dire NON. Non pas pour humilier qui que ce soit, son malheureux fiancé ou sa famille, mais pour donner une leçon. Une leçon à tous ces parents qui n’ont pas encore compris que les temps ont changé pour de bon, et que des parents qui ne respectent pas les droits de leurs enfants ne méritent aucun respect de la part de ces derniers. Une leçon à tous ces parents qui croient pouvoir assouvir leur appétit de gain facile en ’’vendant’’ leurs filles à des hommes supposés riches. Une leçon à tous ces hommes qui pensent qu’un simple titre social peut suffire pour être « champion » sur n’importe quel terrain. Une leçon de droit à la parole, à la liberté de choix. Une leçon d’émancipation. Peu importe là où elle se donne cette leçon. Si des parents croient pouvoir abuser de leurs droits à la maison, pour imposer leurs choix à leurs enfants, ceux-ci peuvent leur donner publiquement la preuve qu’ils sont capables de renverser à vapeur, à tout moment et de la façon la plus inattendue qui soit. N’en déplaise aux ardents défenseurs de l’autorité suprême et indiscutable des parents. Des parents qui justifient par la tradition tout ce qui les arrange, mais vomissent sur cette même tradition quand elle les dérange. Les temps ont vraiment changé. Les mariages forcés ou arrangés sont d’un siècle révolu. Et une fille peut dire NON si cette négative lui permet d’affirmer sa féminité, que dis-je, sa personnalité, son statut humain. Oui, une fille peut dire NON. Même devant un maire. Et une fille doit dire NON si c’est pour mieux s’épanouir.

Voilà pourquoi je ne comprends pas que tout le monde voue Sadio aux gémonies et élève Mariam au rang d’une icône. Même si elle a dit NON parce qu’elle a fini par savoir que Djanguiné n’est pas directeur de banque mais chauffeur, Sadio a le droit de le dire à la mairie, si ailleurs on n’a pas voulu l’écouter.

L’autre problème social que révèle cette affaire, c’est la souffrance des femmes seules qui sont prêtes à tout pour avoir un homme. Comme la sacrée Mariam qui a fait preuve d’un courage inouï en allant se jeter dans les bras du fiancé déchu. Et si un tel acte a été possible, c’est aussi parce que les temps ont bel et bien changé. Mais, paradoxe de la raison humaine, on maudit Sadio pour avoir enfreint à la loi du respect des parents et on applaudit Mariam qui a choisi son mari de façon publique avant d’informer sa famille. Et Dieu seul sait combien de Mariam sont autour de nous, guettant toujours une fissure dans une union pour s’infiltrer et s’installer. Dieu seul sait combien parmi ces femmes qui vendent des beignets, des pâtés, des oranges, des bananes ou des arachides, sont des Mariam potentielles, passant par le biais du petit commerce pour rechercher un compagnon. Dès lors, je ne vois rien d’extraordinaire dans le comportement de Mariam qui, loin de sauver l’honneur bafoué d’un homme
« humilié » par une femme comme le prétendent certains, a tout simplement profité de ce drame social pour se caser. Elle ne savait pas que cet acte lui vaudrait la célébrité qu’elle connaît aujourd’hui, malgré elle. A chacun son étoile !

Sans minimiser l’extraordinaire élan de solidarité manifesté ça et là, je m’interroge sur la profondeur des liens dans le genre de mariage qui unit aujourd’hui Monsieur Konté et Mademoiselle Kanté, au-delà de la rime des noms. Bien sûr, je peux avoir tort de résister à la contagion populaire de l’enthousiasme autour d’un événement fantasmagorique. Et je ne peux pas m’empêcher de souhaiter « heureux ménage » au nouveau couple. Pourvu que, passée l’euphorie, ce mariage ne se transforme pas en mirage et qu’on ne se mette pas à jeter des cauris pour préserver l’essentiel.

Dans tous les cas, l’histoire retiendra qu’une certaine Sadio a dit un jour, devant Dieu et les hommes, mais surtout à ses parents cupides et à un mari imposé, un NON inoubliable. Et je lui dis : « Joli coup, Miss Gakou ! »

Bien vous.

MINGA Siddick

* Néologisme franlinké (français-malinké) signifiant : qu’on ne peut pas raconter.
** Je fais volontairement fi de la version selon laquelle Djanguiné et Sadio vivaient déjà ensemble depuis deux ans.