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Des os dans la gorge !

S’il y a en Afrique des personnes qui déplorent tout ce qui a un relent néo-colonialiste ou impérialiste dans les rapports entre notre continent et les actuels descendants des colons, j’en fais partie. S’il y en a qui comprennent mal la logique du « deux poids, deux mesures » que semble appliquer ce monstre hybride appelé « Communauté internationale » qui semble ne reconnaître vraiment un péché que lorsqu’il est commis par un Africain, je suis de ceux-là. L’honneur et la dignité du continent noir sont pour moi sacrés et inaliénables. C’est justement pour cela que je refuse de soutenir des « roitelets » africains imbus de leur carence, de leur arrogance et de leur capacité de nuisance qui couvrent d’opprobre le continent. Les arguments avancés ça et là pour défendre ces « roitelets » – j’adore ce mot de Robert Ménard de Reporters sans Frontière – me semblent à la fois insuffisants et complaisants

Par exemple, certains intellectuels de chez nous pensent que Robert Mugabé est injustement victime d’un acharnement des Occidentaux à cause de son franc-parler et de sa politique ultra-nationaliste. « Les Blancs sont contre le pauvre Mugabé parce qu’il les empêche de piller son pays », ai-je maintes fois entendu dire autour de moi. C’est une façon de comprendre le bras de fer entre Mugabé et les parrains du Nord. Mais moi, ma réflexion, je l’oriente autrement. Mugabé est-il un président démocrate ? Milite-t-il en faveur du bien-être de son peuple ? Fait-il au quotidien tout ce qu’il peut faire pour réduire le taux de misère et de paupérisation des populations des villes et des campagnes ? La fameuse réforme agraire engagée en 2000 fait-elle plus de bien que de mal aux Zimbabwéens ? Les images de femmes et d’enfants affamés ou mourant de choléra sont-elles réelles ou inventées par les médias ? Le taux d’inflation de 100 000 % (le plus important au monde) est-il aussi une vue de mauvais esprits ou une machination ? Pourquoi « le pauvre Mugabé » s’entête-t-il à nier que les choses vont mal dans son pays ? Ce nihilisme effronté est-il un ingrédient de son nationalisme exacerbé ou une simple cuirasse contre le déshonneur ? Est-ce normal qu’après 28 ans au pouvoir, celui qui vient de fêter avec faste ses 85 bougies pense encore à un septième mandat ? Tous ceux qui soutiennent Robert Mugabé aujourd’hui sont-ils vraiment de bonne foi ou sont-ils tout simplement emportés par un africanisme irrationnel ? Sont-ils prêts à accepter que le président de leur pays se conduise comme Mugabé et que leur pays se trouve dans la même impasse économique que le Zimbabwé ? Je n’en suis pas certain. Mugabé sait qu’il a dans la gorge un os très dur mais il a des sympathisants sous hypnose qui donnent de la voix.

Il en va de même pour notre cher Béchir. Il reste solide comme un roc face à toutes les critiques à l’endroit de ses miliciens (les Janjawids) qui sèment la mort et la désolation sur leur passage au Darfour. Ce territoire de l’ouest du Soudan ou plus de 300 000 personnes ont déjà péri. Il se moque de la justice divine, a fortiori de celle des hommes. Aujourd’hui encore, des voix s’élèvent pour le soutenir depuis que le mandat d’arrêt contre lui est effectif. On crie au complot, et à l’injustice. On crie à la volonté de créer le chaos. Comme si le chaos n’était pas déjà installé là ! Comme s’il faut attendre qu’il y ait plus de morts, plus de blessés, plus de déplacés, plus de réfugiés, plus de désespérés ! Alors on parle d’une autre solution à la crise. Quelle est cette autre solution et pourquoi n’a-t-elle pas été encore trouvée depuis 2003 ? Et, considérant la chasse aux ONG humanitaires du Darfour comme la conséquence logique du mandat d’arrêt contre le président soudanais, personne ne s’émeut outre mesure du sort réservé aux hôtes des camps de réfugiés. Ils peuvent mourir. Ainsi, même si Omar El-Béchir a un gros os dans la gorge, il peut avoir confiance en ses suiveurs qui battront le pavé pour lui, pour donner l’impression que c’est lui le seul maître à bord.

Mais ce qui me paraît le plus intéressant dans les cas Mugabé et El-Béchir, c’est la réaction parfois épidermique de certains chefs d’État du continent. Il y en a qui piquent des crises de nerfs dès qu’on parle de condamnation, de justice international, de mandat d’arrêt. Loin de penser que leurs pairs sont innocents, ils ont peur pour eux-mêmes et se sentent obligés de soutenir les autres pour être soutenus à leur tour. Parce qu’ils savent qu’ils ne sont pas propres, eux non plus. Parce qu’ils savent que la roue de l’histoire tourne et qu’un jour le maître peut se retrouver à la place de l’esclave et l’esclave à la place du maître. Parce qu’ils savent que la vérité et la justice finissent toujours par triompher. Alors, on soutient. À tout vent. On voit des mains noires, des services secrets, des ennemis, des rebelles. On voit le diable partout. À force de l’invoquer peut-être. Et les contradictions que révèlent ces réactions, nul n’en a cure. On est démocrate. On lutte contre l’impunité, la bonne gouvernance, la justice sociale. On travaille pour la paix. Pour le reste, les autres peuvent dire ce qu’ils veulent.

En attendant une vraie justice internationale indépendante et crédible, et l’avènement d’une vraie race de dirigeants africains, nos présidents-pantins jouent leur petite comédie sur la scène internationale. Pendant que les pro-Béchir envahissent les rues au Soudan et que les pro-Mugabé assurent au Zimbabwé, les autres membres du syndicat africain des chefs d’État les soutiennent. Bon an, mal an.

Du coup, ces cas deviennent de véritables os dans la gorge de la fameuse communauté internationale qui doit savoir qu’il ne faut pas s’attendre à ce que qu’une mouche produise du miel. On ne peut pas non plus faire le bonheur d’un peuple contre le gré de son « guide éclairé », de son supposé « libérateur » ou « père fondateur », surtout pas sous les Tropiques où tous ceux qui prennent le pouvoir perdent la raison.

Bien à vous.

MINGA Siddick