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Une bien… « Etrange Destinée » !

Le texte qui suit est d’un jeune Français. Quand nous nous rencontrions, en 2003, il n’avait que 22 ans. Sa sympathie naïve m’a profondément séduit, au point d’en faire un compagnon. Le site http://www.bamako-culture.org venait d’être créé et une partie du stage de celui que j’appelais affectueusement « petit Hervé » consistait à faire la collecte d’informations pour « alimenter  » le premier portail culturel de Bamako sur le Net. Alors, moi qui avais eu l’insigne honneur de diriger ce projet un peu fou d’un certain Adama Traoré (le président de l’association culturelle Acte SEPT), j’eus aussi le bonheur de travailler avec ce petit prodige français. De causerie en causerie, nous avons ouvert la porte des confidences. Chacun de nous s’est mis à parler de lui-même avec plaisir et sans gêne. Il me parla beaucoup de sa vie d’enfant de la DDASS. Je lui parlai beaucoup de ma vie d’aventurier et de self-made-man endurci. Je lui parlai aussi de ma passion littéraire, de mes manuscrits… Et, quand il apprit que j’avais déjà publié un premier roman, il brûla de l’envie de le lire. Il le dévora en quelques heures et me demanda s’il pouvait écrire un papier sur ce livre, pour Bamako-Culture. Il eut mon accord.
Si j’ai décidé de publier ce vieux papier sur mon weblog, c’est surtout pour aider tous ceux qui me posent des questions parfois désabusées sur mon livre « ÉTRANGE DESTINÉE », à trouver la meilleure réponse qui soit. En effet, Hervé fait partie de ceux qui ont vraiment compris la profondeur de mon texte. En plus, je trouve son témoignage d’une grande beauté ! A vous de lire maintenant…

Chaque livre est naturellement à manipuler avec respect, et à entourer de mille précautions. Mais, il est certains ouvrages qui vous semblent dramatiquement plus fragiles et qui vous touchent à la fois par la sensibilité de leur contenu et par l’aura de leur unicité.

J’ai eu la chance de lire le seul et dernier exemplaire d’un livre de M. Minga Sigui Siddick, un homme grand, discret, sculpté d’Ebène et né de la côte de l’Ivoire… Un exemplaire que celui-ci gardait fébrilement auprès de son cœur. Non sans une sorte d’anxiété désabusée, il me le tend et commence doucement à me parler de son roman, écrit entre avril et août 1987. Ce livre, « Etrange Destinée », est paru en 1991 aux Editions Multi-Print (de son pays d’origine), dans la Collection Flamboyant,… sous le pseudonyme de M. Siguy.

Je lui avoue mon incompréhension et il reconnaît alors, presque honteusement, que la condition sine qua non de l’édition de ce roman, écrit à ses 23 ans, était qu’il paraisse sous ce nom « plus vendeur » (« plus toubab » ?!)… Et même dans une présentation couleur et odeur « Harlequin » !?!

J’ai eu un profond sentiment d’injustice en pensant que l’on pouvait, pour des raisons obscures, non seulement ignorer la paternité d’un livre (l’œuvre est parfois le seul héritage de toute notre vie…), mais pire encore, nier l’identité et la culture de son auteur.

Parallèlement au doux bonheur qui m’a envahi en lisant ce livre, j’ai ressenti une véritable souffrance de ne pouvoir le partager avec d’autres lecteurs… C’est pour cela que j’ai décidé d’écrire…

Ce roman débute par le récit de la descente vertigineuse d’un anti-héros, Novice (Nos Vices ?), jeune Général, inconscient, sadique, qui consume tout ce que la vie lui donne : Argent, Pouvoir, Amour… A cause d’un brutal coup d’état, mené par un autre militaire, le Général Kanya ( » vous êtes mauvais  » en Dan, la langue maternelle de l’auteur), Novice prend la fuite. Une fois installé dans la ville de Ghostown,  » le nouvel home fort  » se retrouve rapidement hanté par l’image de Novice. Ainsi gagné par une peur paranoïaque de se voir reprendre son nouveau jouet, il lance toutes ses énergies à la recherche de cet alter ego…

La fuite de Novice le conduit dans un lieu qu’il baptise  » la Colline des Misères « , à l’intérieur de la Forêt des Déportés où, des mois durant, il peine à survivre. Un jour, il rencontre une jeune femme, Noésia, condamnée à l’exil dans cette forêt. C’est alors que sa conscience et son humanité s’éveillent, à l’instant même où il croyait tout perdre… (Le nom de la jeune fille n’est pas anodin car la  » noèse  » c’est le degré supérieur de la conscience…) Ignorant tout de sa vie passée, elle reste cependant aux côtés de Novice qui se sent progressivement revivre…

Quelque temps après leur rencontre, Noésia décède misérablement… Fatigué de sa vie d’ermitage, lassé par tant de souffrances, et se sachant pourtant recherché par toutes les milices du nouveau pouvoir, il quitte son nid d’aigle pour provoquer la Mort… Sur son chemin, il découvre un enfant abandonné puis rencontre la mère de ce dernier, mourante, au bord d’un cours d’eau : une femme qu’il avait rejetée des mois auparavant… Avant de pousser son dernier soupir, celle-ci lui confie que cet enfant qu’il a sauvé d’une mort certaine est le sien.

Dès lors, une profonde rage de vivre s’empare de lui et il décide de réapprendre à se battre pour essayer d’offrir un avenir à son enfant…

Parce qu’il s’agit d’une histoire engagée et engageante, j’ai choisi cet extrait, par admiration pour l’homme que M. Minga était déjà à 23 ans et en hommage à la force et à la noblesse d’âme de celui que je n’ai rencontré que seize ans plus tard :

 » Une politique sans cœur mène inexorablement au chaos. On ne peut pas bien diriger un peuple dont on ne veut pas entendre la voix ; on ne peut pas bien gouverner des hommes dont on ignore le mode de vie, la souffrance, la misère. Non, on ne peut pas bien administrer un monde qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas chercher à comprendre. Pour bien diriger, pour bien administrer, pour bien gouverner, il faut avoir vécu une parcelle de la vie des autres. Il faut avoir souffert soi-même pour comprendre la souffrance des autres et y chercher un remède ; il faut avoir connu soi-même des jours sans pain et des nuits sans sommeil ; il faut avoir goûté soi-même à l’extrême solitude dans laquelle le malheur peut isoler ; il faut avoir soi-même courbé son échine le long des rues, creusant pour une miette de riz blanc, des fossés interminables ; il avoir soi-même entendu du fond de sa poitrine endolorie par mille labeurs sans gain, l’appel en sourdine de la mort… « 
Il ajoute enfin que
 » la vraie politique est celle qui crée un pays où les mots ne sont pas que des mots, mais des attitudes, des dispositions du cœur (…) « 

En relisant ce livre, je découvre à la troisième page cette citation introductive :
 » La destinée n’est pas le fruit du hasard, mais du choix. Ce n’est pas quelque chose que l’on attend, mais quelque chose que l’on construit «  de W. Jennings.

Merveilleux roman (conte ?) philosophique, sorte de parabole moderne, qui rend le cours de l’Histoire peut-être plus accessible, et qui nous rappelle à l’essentiel : le sens à donner à chacun de nos actes et la nécessité de s’assumer et de transmettre un terreau fertile à l’épanouissement intérieur de nos enfants.

 » Etrange Destinée  » est véritablement le récit des choix de vies, des vies très différentes, très torturées, parfois similaires à certains égards, qui nous donne cet idéal et cet espoir d’une Rédemption, d’une renaissance ou d’un nouveau départ.

 » La seule chose que l’on n’emmène pas avec soi dans la tombe, c’est ce que l’on a donné « . L’acte d’écriture permet d’offrir un concentré de ce que l’humanité a fait naître de meilleur et de plus estimable en soi, mais il est parfois aussi, malheureusement, le point final d’une vie. Par essence, un livre est un héritage de ce que l’on a reçu de l’Humanité et dont on souhaite qu’il nous survive pour nourrir nos frères puis nos enfants de notre expérience.

Puissent de nouveaux éditeurs me lire, m’entendre et me comprendre, pour que, avant que sa voix ne s’éteigne, que sa plume ne s’arrête, M. Minga puisse être rassuré que son écrit reste…

Par Hervé Souchet, Jeune français de passage à Bamako dans le cadre d’un stage au sein de l’association culturelle Acte SEPT.