>On peut agir !

Troublés par les turbulences d’un monde à la recherche de repères oubliés, et ballottés entre les mirages du  » fashion time  » et la fascination des aspects valorisants de nos traditions, nous, africains d’aujourd’hui, savons-nous vraiment à quelle société nous appartenons ? Avons-nous une idée claire du type de société à construire pour vivre à la fois libres et heureux ?

Nous sommes bourrés de contradictions face à l’urgence du choix d’un modèle dont dépend notre survie, foncièrement néo-libéralistes dans l’âme mais rêvant de cet  » Autre monde  » qu’appellent de tous leurs vœux les altermondialistes. Fervents défenseurs de la modernité et  » up to date  » jusqu’à la moelle des os, nous militons en faveur du  » retour aux sources  » et de la sauvegarde de notre patrimoine culturel.

Et, réfugiés dans des labyrinthes de mots, nous nous livrons à une masturbation intellectuelle dont le seul but est de divertir la sagesse, pour échapper à la violence des graves interrogations du temps. Pour calmer la douleur de notre écartèlement entre des tendances opposées.

Chefs d’états et ministres de la culture africains, à travers des discours enflammés, étalent toujours leurs phantasmes linguistiques en termes de RE –  » revalorisation, réhabilitation, reconstitution, reconstruction…  » – en parlant de la culture.
Sur le terrain, néant ! Comme si les mots seuls suffisaient pour nous guérir de notre  » culturite « , ce mal pernicieux, plus terrible que le sida, qui ronge doucement toutes les cellules de notre corps culturel et met en lambeaux notre identité.
Pourtant, en réalité, la culture demeure l’éternel  » parent pauvre  » des programmes de développement sous les tropiques. Pourtant, en réalité, le politique, l’économique et le social passent avant le culturel. Comme si ces  » priorités  » suffisaient pour construire un pays ou une nation sans la vitalité de l’élément culturel.

Ces zombies que nous sommes

Et, sans rien proposer qui puisse faire école hors des frontières du Continent et laissant notre intelligence divaguer sur les territoires infertiles des philosophies oiseuses, nous nous imposons sans gêne des modèles culturels  » made in ailleurs « , prêts à copier : Fête de la Musique, Lire en Fête… Si seulement nous pouvions en tirer des expériences autres que commerciales, des bénéfices autres que financiers !
On peut pleurer les victimes des vagues géantes ravageuses, des tremblements de terre spectaculaires, des incendies gigantesques, du sida, de la famine, du terrorisme, etc.
On pleure ces victimes et on se mobilise contre ces  » catastrophes « , ces  » horreurs « . Mais qui a le temps de s’émouvoir devant le  » tsunami culturel  » qui est en train d’emporter des pans entiers de nos mémoires ?
Qui a le temps de se demander si toutes ces  » catastrophes  » ou  » horreurs  » ne sont pas les conséquences de notre éloignement des valeurs fondatrices de nos sociétés, les conséquences de notre déchéance culturelle ?
L’effondrement de nos repères est considéré par bon nombre d’entre nous comme une suite logique ( ?) de la marche du temps, des mouvements du monde.
Et pourtant, il porte, à bien des niveaux, la marque d’esprits iconoclastes qui ont toujours voulu s’affranchir des interdits traditionnels susceptibles de briser les ailes de leurs ambitions personnelles et jouant les intéressants pour attirer les faveurs du Maître d’hier, Patron aujourd’hui.
Les éminences grises supportent-elles… le folklore ? Non. Sauf si – comble d’hypocrisie et d’inconséquence – on veut conserver le costume du pouvoir. Encore que là, on a recours à ce qu’on appelle avec ironie le  » black power « , la face perverse de l’Esprit africain.
Et zombies nous devenons de plus en plus, étranges fantômes dont seul le ventre constitue la preuve et la raison de l’existence, la tête perdue dans les nuages de la modernité et la pointe des pieds frôlant à peine la source tarie d’une culture évanescente.
Qui va nous sauver ? Les spécialistes du  » zoo humain  » (sociologues, psychologues, psychologues sociaux et autres anthropologues) ont-ils encore assez de génie culturel pour nous aider à nous retrouver et à recoller nos morceaux ? Laissera-t-on se dissoudre dans la dangereuse  » solution mondialisée  » tous nos repères, tous nos recours, toutes les rames de notre survie ?
L’heure est grave. La postérité est en danger. Alors, acteurs culturels de tous les pays d’Afrique, unissons-nous ! Echangeons. Proposons. Ensemble, nous pouvons construire l’Autre Afrique et faire d’elle la première puissance culturelle du monde. Ce n’est pas un rêve pieux. On peut agir. On doit agir !

Crédit photo: Adama BAMBA/CFP2006